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    December 31

    Les trois Metz basses (best off)

    Les trois Metz basses (contes de la Mutte de Hanen Roland)

    -« 22000 personnes, tu dis, mon petit Patrick ? « 

    -« Tout juste, révérend Carlo, tout juste et encore, sans compter les abonnés ! J’en sais quelque chose, moi qui ai tant fait pour aider à la remplir, cette église de l’abbaye !On dirait qu’on est au stade où les murs vont craquer à force d’engranger tous ces gens qui entrent !Et l’ambiance, dom Carlo, l’ambiance !Elle est tellement chaude que l’on pourrait croire que la peau des gens allait craquer en rôtissant, tellement elle est tendue ! »

    -« Jésus Marie, moi qui aime tant les truffes aux cornichons ! Passe-moi vite mon pardessus, mon petit Patrick : et les dindes, elles sont là aussi ? Qui as-tu encore aperçu, dis moi vite ! »

    -« Oh, toutes sortes de braves gens ! Depuis midi, il n’y a guère que les faisans que nous n’avons pas pu plumer ! Des huppés, des poulettes, de jeunes coqs qui ne sont pas de bruyère, hein ! La plume en volait partout…Puis, des étangs du Saulnois, « certaines anguilles » ont bien essayé de nous jouer le coup du ni vu, ni connu, mais nous étions sur nos gardes : ceux qui voulaient jouer les truites se sont retrouvés muets comme des carpes dorées : muets, à jamais : censurés lààà mais ! »

    -« « Jouer comme des truites, Patrick ? »

    -« Oui, mon révérend, ils se tortillaient, essayant de passer outre les contrôles ! Enorme, ce culot qu’ont les gens aujourd’hui ! »

    -« Oh, mon dieu, il me semble que je les vois. As-tu préparé les petits fours pour nos invités, et préparé les bouteilles de vin de Metz en telles quantités qu’ils en aient plein les mirettes? »

    -« Pleins les mirettes, révérend je ne sais pas, mais je prédis qu’ils en auront bientôt plein les burettes ! 

    Mais, dame, révérend ! Il ne vaut pas celui que vous boirez tout à l’heure, en sortant « de la messe », vers minuit !Si vous voyiez cela dans votre salle à manger du château de Plappeville, toutes ces carafes qui flambent pleines de vins qui viennent d’ailleurs : chianti d’Italie, Champagnes rosés des Riceys, Bordeaux des grands châteaux et d’autres : quelles réjouissances à voir toutes ces couleurs…Et la vaisselle d’argent, les fleurs, les ciselés, les émaux des plats en Longwy !Ah, vous êtes bien heureux d’en être, révérend ! Rien que d’avoir flairé toutes ces dindes et ces dindons, l’odeur des truffes me suit partout…Meuh !.. ».

    -« Allons, allons, mon p’tit Patrick ! Gardons nous du péché de gourmandise avant d’avoir pêché le poisson ! Surtout en cette saison-ci ! Cours bien vite faire allumer les projecteurs, allumer les cierges, comme on disait en des temps meilleurs et « sonner le pêcheur » comme au premier coup d’envoi de ce Metz-….-à lui-même- (Comment, déjà ?)…Il ne faut pas nous mettre en retard : le temps, c’est de l’argent ! »

    Cette conversation se tenait aux environs de Noël 2005, entre le révérend Dom Carlo, surnommé par ses pairs le vieux sage, prieur de la bonne abbaye de saint Symphorien, ancien coadjuteur de dom Simonet qui avait été bouté hors de la confrérie pour avoir trop usé et abusé des vins fins l’année qui précédait, et son clerc, dit petit Patrick, qui n’était pas un saint, mais aimait boire en douce le vin de Metz (ce qui le changeait, disait-il  de celui de Nancy !)… vous l’aviez deviné : Patrick de Nancy, n’était pas saint Patrick, mais le diable, qui, ce soir là, avait pris la face ronde et les traits indécis d’un jeune étudiant d’une école de Strasbourg : l’école nationale de l’arnaque, afin de mieux induire le révérend et lui faire commettre un épouvantable péché de gourmandise.

    Donc, pendant que le soi-disant Patrick et ses sbires rasaient les ruelles (hum !hum !) et allaient faire le tour des cloches de la ville afin de ramener vers « la sainte chapelle » les vieux et les jeunes dindons de la farce dont il se voyait assez bien être le champion, le révérend, lui, passait par les vestiaires, mais avait déjà l’esprit tout de travers, troublé par les descriptions gastronomiques qui lui avaient été faites !

    Il se répétait à lui-même, en saluant les personnalités qui arrivaient les unes après les autres :

    -« Bonsoir madame ! » (Mais il pensait : « quelle belle dinde rôtie » !)

    A ceux qui ne disaient rien sur son passage, il songeait : « des carpes dorées » avec des places à 38€ !

    Ca me fait penser : l’année prochaine, je mettrai ce Metz là en gala perpétuel ! »

     

    Dehors, le vent de la nuit soufflait en éparpillant le chant des cloches qui s’amenaient d’un pas lent vers les travées de la sainte abbaye, et, à mesure des lumières apparaissaient dans l’ombre aux flancs du Mont Saint Quentin, en haut duquel s’élevaient les vieilles tours crénelées de Plappeville ; c’étaient des familles de vieux serviteurs que l’on connaissait mieux sous le nom de « grenat », souvenirs d’épopées antiques et de légendes oubliées où les dragons crachaient encore vers les cieux de Lorraine leurs feux faits de la joie et de la sueur des hommes !Un temps pas si lointain, mais déjà presque oublié !

    Ils descendaient la côte en chantant, par groupes de vingt ou trente, les drapeaux en avant, les banderoles sur l’épaule, les femmes enveloppées dans leurs longues mantes de fourrure bien chaudes où les enfants se serraient et s’abritaient de la froidure de la saison !Malgré l’heure et le vent, ce brave peuple grenat marchait allégrement, soutenu par l’idée du spectacle auquel il allait assister, soutenu aussi par l’idée qu’au sortir de cette messe là,il y aurait, comme toutes ces fins de semaine, les retrouvailles avec Pierre, Paul, Jacques et quelques autres autour du comptoir d’un de ces troquet qui foisonnent toujours aux alentours des lieux sacrés : la taverne est toujours accueillante envers le peuple grenat qui festoie ou noie, c’est selon, son chagrin dans la mousse si légère et discute, à langue ferme sur les mérites du marc de café !

    Comme tous les samedi soir, il y aurait une table qui les attendrait, là bas , près des cuisines. De temps en temps se faisait entendre le klaxon d’une grosse berline, précédée d’une voiture de la maréchaussée qui écartait à son passage le peuple messin qui s’engageait imprudemment à pied sur ce qui était réservé au passage des deux ou quatre roues ; la lumière des gyrophares bleus faisait miroiter les glaces des voitures stationnées au clair de lune près de la vieille place du marché ; de temps en temps aussi, des groupes faisaient tourner leurs crécelles en clamant à tout va des slogans provocateurs, et, à la lueur des falots du stade enveloppés par la brume, le peuple messin reconnaissait leur maire et son adjoint, les saluaient au passage :

    -« Bonsoir, bonsoir, monsieur le maire »

    -« Sylvain, avec nous, et l’troupeau s’ra bien gardé ! »

    -« Bonsoir, bonsoir, messieurs dames, alors, combien, ce soir ? »

    -« Quatre au moins, et ce sera Noël ! »

     

    La nuit était claire, les étoiles scintillaient dans le ciel, un petit froid piquant et quelques flocons égarés voletaient, de-ci, de-là, glissant sur les vêtements sans les mouiller, gardant la tradition des Noëls blancs de neige.

    Tout en bas de la côte, le « château » apparaissait, comme le but, avec ses immenses travées, son vert jardin, la masse lourde des tribunes desquelles s’échappait la vapeur émise par la foule, qui montait vers le ciel bleu-noir, et une foule de petites lumières qui clignotaient, allaient et venaient, s’agitaient à toutes les places occupées : des briquets allumés qui ressemblaient sur le fond sombre des bâtiments, aux étincelles courant dans les cendres de papiers brûlés.

    Passé les premiers guichets, il y avait les contrôles, il fallait traverser une première petite cour ouverte, traverser des couloirs grouillants de vendeurs de journaux, de marchands de frites et de brochettes. On entendait distinctement le tintement des tournebroches, le fracas des casseroles, le choc des verres qui se cassaient quand ils étaient jetés à la poubelle, les aboiements des serveurs de terrasses qui annonçaient au comptoirs les commandes. Tout annonçait le grand festin, les apprêts d’un grand repas ; par là-dessus, une vapeur tiède, qui sentait bon les chairs rôties et les herbes fortes de sauces épicées faisait dire aux ouvriers comme aux artisans et patrons, comme au maire, comme à tout le monde :

    « Quelle belle soirée s’allait être ! »

     

    « Amis messins, êtes-vous là ? »

    « Ouaisssssss !!!! », répondait le grondement de la foule déjà installée !

    « Composition de votre équipe : numéro 1….Grégory… »

    -« Wim-bée », bêlait la foule fascinée !

    -« Numéro 2…Franck… »

    -« Bériaaaaaa ! »

     

    C’était la « Grand-Metz » qui commençait !

    Dans « la chapelle », en vérité cathédrale gigantesque, les briquets allumés jetaient leurs feux, à peine cachés par les toiles tendues qui vantaient les mérites de tel ou tel joueur ! Que de monde ! Que de toilettes dans les présidentielles et les loges réservées aux grands bourgeois de la cité messine, que de couleurs dans les populaires !

     

    Un coup de sifflet strident se fit entendre !

     

    Est-ce la vue de ces petites barrettes blanches qui donne de la distraction aux officiants ? Ne serait-ce pas plutôt cette odeur de réveillon qui saute par moment au dessus des travées et vient lécher le nez des officiants ?

    Les coups de sifflets sortent Dom Carlo de sa torpeur : ces enragés coups de sifflets qui semblent le réveiller pour lui dire tout le temps :

    -Dépêchons-nous, dépêchons nous…Plus tôt ce sera terminé, plus tôt nous pourrons partager ! Plus tôt nous passerons à table !

     Le fait est que chaque fois qu’il siffle, ce maudit sifflet, il fait oublier au siffleur qui officie au milieu du terrain le pourquoi de son ouvrage, et le son de l’instrument met ses sens à l’ouvrage : il voit passer des files de pages portant des plats bien chauds enveloppés de saveurs bien tentantes, et, déjà bien avant l’heure, il entre avec eux dans le grande salle prête au festin  .

    O délices ! Voilà l’immense table  toute chargée  et flamboyante, les paons habillés de leurs plumes, hélas !, les faisans écartant leurs ailes mordorées, les flacons couleurs de rubis et d’ambroisie, les pyramides de fruits éclatants parmi les branches vertes des salades chicorée et frisées, et ces merveilleux poissons dont parlait le petit Patrick (ah !bien oui, Patrick) étalés sur un lit de fenouil, l’écaille brillante et nacrée comme s’ils sortaient de l’eau, avec des bouquets d’herbes odorantes dans leurs narines de monstres. Si vive est la vision de toutes ces merveilles, qu’il semble à dom Carlo que tous ces plats mirifiques sont servis devant lui sur les broderies d’une nappe magnifique. Le siffleur aussi se surprend à siffler la mi-temps bien avant l’heure, les fautes à contretemps !

    Le son de l’instrument ensorcelle tout ce petit monde qui oublie pourquoi il est ici, à officier dans cet hôtel : et un, et deux, et trois fois, au lieu du « dominus vobiscum », on a droit au « bénédicité ».A part ces méprises, l’homme du milieu débite son office très consciencieusement, sans oublier les lignes, sans omettre une sanction ; et tout marche assez bien, du moins jusqu’à la fin de la première mi fesse ! Car, vous le savez bien, une messe se fait en deux parties : « l’homélie » étant réservée à l’officiant, reste « l’offertoire », qui se passe au niveau des guichets et buvettes à la mi-temps : temps privilégié où les petites gens font don aux producteurs et officiants de la quête, qui, si elle n’a rien à voir avec celle du Graal, participe pour beaucoup à l’achat du beurre qui garnit les épinards !Siffler plus tôt donne plus de temps à la célébration du calice et, là même , à remplir les bourses du père trésorier !

    Trois minutes de gagnées, donc !

    Et d’une ! se dit le chapelain avec un soupir de soulagement ; puis, sans perdre une minute, il fait signe à son clerc, ou plutôt, à celui qu’il croit être son clerc, et…

     

    Triulitttttt ! Tribourique !...Tri boutique !

     

    La seconde partie commence, et, avec elle aussi, commence le péché de Dom Carlo.

     

    -Vite, vite, dépêchons nous, crie de sa petite voix le cri strident du sifflet ! Et notre cher petit Patrick, qui n’est pas un enfant de cœur, de déverser sur le stade des tonnes d’odeurs plus agréables et ensorceleuses pour un homme ordinaire qui, tout abandonné au démon de la gourmandise, se désintéresse du jeu et baisse les yeux sur le programme, en dévorant les pages avec l’avidité de son appétit qui le tenaille. Frénétiquement, il se lève, se baisse, esquisse des gestes que voit l’homme du terrain : « dépêches toi, dépêches toi » comprend l’homme en noir !

    -«Je ne comprends pas ce que veut le vieux ! Qu’a-t-il à se démener ainsi ? »

    Pendant qu’il regarde, il n’officie plus et…Patatras ! Oublie de décompter le temps mort d’ un hors-jeu, puis deux, puis trois !

    Il en oublie même de refuser un but aux grenats, tant il croit entendre dom Carlo lui dire et lui redire : dépêches toi, le rôti va être trop cuit ! Les sauces vont être gâtées, à ce rythme là !

    Les incohérences de l’homme du milieu font que ceux qui ne sont pas ensorcelés, les pêcheurs payeurs se regardent sans bien comprendre de ce qui est du jeu : « l’orémus » devient le « mea culpa »…

    -« Coup-franc », susurre, pas très franc,  « l’enfant de cœur » !

    -« Et de deux », dit le chapelain tout essoufflé par la course de l’arbitre ! Puis, sans prendre le temps de respirer, rouge et suant, il dégringole les marches pour prendre le chemin de la buvette, afin d’étancher cette soif, cette maudite soif qui vient de se réveiller !

    Il passe le reste du temps à boire, à la buvette et ne réagit même pas quand le brouhaha de la foule qui gronde annonce une défaite qui n’était pas comprise dans le prix des festivités !

    Il n’entend plus les coups de sifflets : il est juste entouré des fumets qui arrivent des salles à manger : le réveillon approche, il se met à délirer !

    Il se voit 20 années en arrière, à Barcelone, là où personne ne l’attendait !

    C’était la première Metz, celle qui était en or : les joueurs jouaient le jeu, n’étaient pas alors très chers et , lui, Carlo, avait le nez creux !

     

    T…..ribourel ! tri bourrique !

     

    Et dom Carlo s’envole pour sa deuxième Metz, celle de 98 !

    Quatre vingt dix huit, année capitale, où Metz, sur le fil a perdu sa tête !

    Adieu Robert, cochon, couvée ! Le rêve s’est vite envolé !

     

    -« Vite, encore plus vite » !

     

    Le dindon devient vite eau de boudin : « Padovano »,  « la mobylette belge », toutes ces déceptions, les serviteurs du club remerciés, abandonnés : l’indigestion de la gloire guettait !

    L’abbaye a faillit se faire avoir, et Muller a payé les insuffisances d’un trésor que son successeur a fini d’épuiser !

    Il avait juré : un peu tard, mais tant pis : on ne l’y reprendrait plus !

    Un jean, et ça repart en Mars : mais Jean le bon n’était pas sans terre, et, tel Ulysse, il succomba aux charmes d’une belle sirène ! « En fait, c’était un OM, cette sirène », lui glissa sournoisement l’enfant de cœur !

    -« Tant mieux », répondit Dom Carlo : « il périra par où il a pêché : saura-t-il se satisfaire d’une sardine ? »

    Tout le monde sait bien qu’une sardine équivaut à un galon de plus !

     

    « -Plus vite, encore plus vite »

     

    C’est le temps de l’évangile, la parabole de l’enfant prodigue qui revient, accueilli avec joie par « la famille »

     

    La troisième Metz qui commence, celle qui est finie avant que d’avoir débutée ! Les lèvres remuent à peine, on ne prononce plus les mots, de peur d’en dire trop…A moins de tricher avec le bon dieu et lui escamoter sa Metz !

    Et c’est ce qu’il fait, le malheureux !..De tentation en tentation, de verset en verset escamoté, puis sauté, d’épître trop longue qu’on ne finit pas, d’évangile affirmée, mais trop souvent effleurée :

    -« ce qui importe, c’est l’homme, pas le footballeur ».(pas de vannes, oh !) 

    -« On ne peut retenir quelqu’un qui veut partir » … (Riez, Ribérit rit bien, lui !)

    Bref, à suivre à la lettre les évangiles, l’esprit s’est oublié !

    Le saint esprit ayant quitté Carlo, celui-ci a oublié ce qui faisait que dom Carlo était un bon curé !

    Aujourd’hui, la bière lui a embrouillé l’esprit : la Metz ne l’intéresse plus !

    Il faut voir la figure effarée que font tous les assistants !

     

    Obligés de suivre les mimiques de l’officiant, ce Metz dont ils ne comprennent pas un mot (ah, ce temps béni où le latin était universel !), les uns se lèvent quand d’autres s’agenouillent, s’asseyent quant les autres sont debout ; et toutes les phrases de ce singulier office se confondent sur les sièges dans une foule d’attitudes diverses.

    L’étoile de Noël, là bas, en route dans les chemins du ciel, vers la petite étable, se méprend et s’en va vers les tables, pâlissant d’épouvante à cette confusion…

     

    -Dom Carlo va trop vite, on ne peut pas suivre, murmurent les joueurs à peine en sueur !

     

    Maître Muller demande à son voisin de lui prêter ses lunettes et cherche dans son paroissien où diantre son football peut bien être !

    Mais, au fond, ces braves gens, qui eux aussi pensent à réveillonner, ne sont pas fâchés que Metz aille à ce train de poste : « bien fait, trop payés ! »

    Et quand Dom Carlo, la figure rayonnante, se tourne vers l’assistance, en criant de toutes ses forces : « ite missa est » ce Metz là ne me fait pas bander !

    Il n’y a qu’une voix, dans la chapelle, pour lui répondre un « deo gratias » si joyeux, si entraînant, que l’on se croirait déjà à la table du réveillon !

     

    Cinq minutes après, la foule des personnalités s’asseyait dans la grande salle du château de Plappeville, le chapelain au milieu d’eux. Le château, illuminé de haut en bas, retentissait de chants, de cris et de rires, de rumeurs ! Dom Carlo plantait sa fourchette dans une aile de chapon entourée de sel, noyant le remord de ses péchés sous le flot de vin du Pape et de bons jus de viandes. Il se pencha vers le p’tit Patrick : « alors, ce soir, combien ? »

    -« Exactement, je ne sais pas, mai sûrement entre 20 000 et 25000 euros ! Si on considère notre investissement du départ, nous avons fait, ce soir, une bonne, très bonne affaire ! »

     

    Tant il but et mangea ce soir là, qu’il mourut dans la nuit d’une terrible attaque, sans avoir eu jamais le temps de se repentir !

    Il arriva au petit matin dans le ciel tout encore empreint des festivités de la nuit, et je vous laisse à penser comme il fut bien reçu !

    -Retires-toi de mes yeux, mauvais messin !Lui dit le souverain juge, notre maître à tous. Tes fautes sont assez grandes pour effacer toute une vie de vertu…Ah, tu as vendu Metz, trois fois en une seule nuit, eh bien tu vas payer, maintenant ! Tu n’entreras en paradis, et ceux qui ont péché avec toi, que quand Metz sera revenu en L1, et ceci risque de durer ! Peut-être trente années, trois cents, qui sait ?

    Et voilà la vraie légende de Dom Carlo, comme on la raconte au pays de la mirabelle.

    Aujourd’hui, saint Symphorien n’existe plus pour la L1, mais sa chapelle se tient encore droite, avec une toute nouvelle tribune, mais rien pour la garnir !

    Le Mont Saint Quentin est toujours là, couvert de marronniers et de chênes verts, sauf l’hiver, où l’on peut apercevoir ce qui était la forteresse messine, « pucelle », à ce qui se disait ! « plus celle » disent ceux qui ne rêvent plus, rejoints par la terrible réalité ! Le vent fait battre sa porte disjointe l’herbe encombre le seuil : il y a des nids d’oiseaux aux angles des murs : des nids de corbeaux, dont une espèce rarissime : le triboulinus noir, en voie de disparition !

    Cependant, il paraît que tous les ans, vers la Noël, une lumière surnaturelle erre parmi ces ruines, et qu’en descendant vers la ville, les soirs de match, les habitants aperçoivent ce spectre éclairé de cierges invisibles qui brûlent au grand air, même par temps de neige ou temps de vent !Rigolez si vous voulez, mais un vigneron de l‘endroit, nommé Muller, m’a affirmé qu’un soir, se trouvant un peu en ribote, il s’était un peu perdu du côté de Lessy ; et voici ce qu’il avait vu…

     

    Jusque vers onze heure, rien. Tout était silencieux, éteint, inanimé. Soudain, vers minuit, alors qu’à saint Symphorien le match était fini depuis belle lurette, que les projecteurs étaient éteints, un coup de sifflet retentit du haut du clocher de la vieille église ! Un coup de sifflet qui semblait très, très fatigué et qui avait l’air d’être donné de très très loin ! Muller vit trembler les feux, s’agiter des ombres indécises, des voix qui murmuraient :

    -« Bonsoir, monsieur le maire »

    -« Bonsoir Dom Carlo »

    -« Salut, sylvain »

    -« Bonsoir, bonsoir, mes enfants ! »

     

    Sous le porche, tout ce petit monde est entré ; mon vigneron, qui était très brave s’est approché et, regardant par la porte cassée, il eut droit à un singulier spectacle : tous ces gens s’étaient dispersés dans le stade désert, assis sur des bancs qui étaient toujours vides !

    Il y avait là toute une population habillée en habits d’un autre temps, qui semblaient vieux, fanés poussiéreux et fatigués. De temps en temps, les corbeaux dérangés, réveillés par toutes ces lumières, venaient rôder autour des cierges dont la flamme montait haute et droite, malgré le vent qui soufflait ; ce qui a beaucoup amusé Muller, c’est un certain personnage à grandes lunettes d’acier, qui secouait à chaque instant ses cheveux noirs sur lesquels se tenait un de ces oiseaux, empêtré et qui battait des ailes.

     

    Dans le fond, il avait aperçu un petit vieillard rond, de taille enfantine, à genoux au milieu du terrain, qui déversait de l’eau bénite et du sel, pendant qu’un homme en noir allait et venait en récitant des oraisons dont on n’entendait pas un mot…C’était sûrement Dom Carlo, en train de faire à la France du soir sa troisième Metz basse…

    Aujourd’hui, hélas, nous en sommes à la quatrième ! Une de trop ?...........

    December 13

    Pourquoi on joue au foot à Saint-Symphorien?(contes de la Mutte)

    Pourquoi on joue au foot à Saint-Symphorien.

    Il y a bien longtemps, l’île de Saint-Symphorien était un vaste marécage : la rivière Moselle y serpente avant d’aborder la bonne ville de Metz et, à l’époque dont je vous parle, elle se perdait un peu dans les roseaux qui bordaient les deux côtés de la route qui la traversait.

    Cette route menait aux moulins où se faisaient les pains que consommaient  les bons bourgeois et la soldatesque enrégimentée.

    Notre belle cité était un carrefour où se retrouvait une flopée de commerçants, par sa richesse attirée… Car on trouvait de tout à Metz : légumes, vins blancs et vins gris, viandes, heaumes lacés et armes aiguës, faucons, éperviers, autours, faisans, chapons, lièvres, draperies, tout était vendu, en Fournirue et en place Saint-Louis ! On trouvait même au marché aux poissons de la place de chambre, des harengs, qui provenaient des ports de la mer du Nord.

    Ils étaient chargés sur des bateaux qui remontaient le Rhin et la Moselle, jusqu’au quai du Rimport, près du pont des morts.

    Leur arrivée donnait lieu à de grandes fêtes qui débutaient le 1er avril par la procession des chanoines et des moines. Le clergé remontait à la queue leu leu (hé oui, c’est de là que vient le nom de ce quartier !), vers la cathédrale, un hareng attaché dans le dos par un fil. Chaque suivant essayait de marcher sur l’animal de celui qui le précédait….

    Les harengs piétinés étaient ensuite donnés aux pauvres de « Saint-Nicolas » !

    On raconte même qu’à cette occasion, des paniers de ses harengs étaient reversés, vivants, dans l’eau de la Moselle, et que pour empêcher les bêtes de s’enfuir, on fermait les grilles des ponts pour qu’ils ne redescendent pas le cours de la rivière : il devenait ainsi le symbole de la richesse de la cité !

    Quel gâchis me direz-vous : un hareng, cela vit dans de l’eau salée pas dans de l’eau douce ! Oui mais !... Châteaux salins n’étaient pas très loin, et le sel parvenait en ville par la rivière Seille, qui comme chacun sait, se jette dans la Moselle.

    Les fonds de cales des bateaux étaient gorgés d’eau salée que l’on vidangeait aux environs des îles du Saulcy et de Saint-Symphorien. Cette saumure se répandait par les multiples canaux les traversant, donnant ainsi au sol des aspects… Particuliers !

    Certains éleveurs en faisaient d’ailleurs leurs choux gras, y amenant paître leurs moutons, y plantant leurs légumes, ce qui donnait à la viande ce goût toujours aussi apprécié aujourd’hui, que l’on nomme aujourd’hui prés-salés, mais qui nous a surtout donné cette potée lorraine si appréciée !

    Le surplus était  vendu aux Alsaciens, nos voisins, qui, eux, l’ont appelé choucroute, après y avoir ajouté quelques ingrédients et saucisses de Strasbourg !

    Bref, la cité messine était, en ces temps-là, bien que fort apprécié, fort jalousée !

    D’autant plus que, faisant parti de ce qu’on appelait alors « les trois évêchés », des impôts, les citoyens de cette ville étaient en ce temps-là, fort dispensés !

    C’était un pays qui ressemblait beaucoup à l’idée que certains se faisaient du paradis…Gargantua fut l’un de ceux-là ! Aussi, ne soyez pas étonnés que ce pays fut aussi celui des sotrés (j’espère que c’est la bonne orthographe, je n’ai pu la vérifier, elle a disparu du Littré !).

    Ces petits nains vivaient dans le sous-sol de l’île de Saint-Symphorien ! (Qui ne s’appelait d’ailleurs pas encore ainsi en ces temps-là) !

    Comme tous les petits nains, ils vivaient insouciants, vivants  de la récupération des harengs et du sel, bien abrités des regards malveillants par les grands roseaux qui ne manquaient pas de pousser en ces marais.

    Le lieu étant un peu considéré comme…hanté : mis à part les bergers, il était peu fréquenté ! D’autant plus que nos petits effrontés ne manquaient jamais l’occasion de jouer des tours à ceux qui se prenaient à vouloir fréquenter ces lieux là : plus d’un s’étonna de ne plus retrouver : qui, son panier, qui, son déjeuner ! Combien, par leurs prénoms appelés, se sont retrouvés prisonniers comme dans des sables mouvants, dans l’eau saumâtre plongés, les dessous des pieds chatouillés, croyaient-ils, par quelques diables égarés en ces lieux hostiles !

    Vous avez compris que c’était de nos petits amis qu’il s’agissait ! Comme ils s’ennuyaient beaucoup, et qu’il y avait beaucoup de jours fériés en ce temps-là, ils s’amusaient à jouer avec tout ce qu’ils trouvaient, et parmi leurs trouvailles, il y avait la tête du pauvre saint Livier qu’ils avaient récupéré et dans laquelle ils donnaient nombre de coups de pieds !

    Or, en ce mois d’août, le bon Saint-Symphorien, toujours à l’affût de ceux qui adorent les idoles, entendit dans un champ, des moutons qui bêlaient : mêmèè !mêmèèè !maisss !

    « Cybèle, cette déesse pour laquelle j’ai perdu la vie, se réveillerait-elle ? »Soliloqua ce saint martyr 

    Il décida d’aller vérifier de ses yeux, ce pourquoi ce troupeau bêlait, et il constata que les moutons protestaient contre le sort qui était fait à la tête du pauvre saint Livier.

    Le saint, outré du spectacle , alla voir le bon Dieu, et lui tint ce discours : « est-il juste, ô mon Dieu, que la tête de ce valeureux homme, tranchée par l’odieux Attila , qui ne laissa intacte, dans Metz, que la chapelle « Saint-Étienne », se retrouve ainsi, malmenée à grands coups de pieds, alors que dans cet édifice elle devrait être exposée ? Dieu, qui avait fort à faire, en ce 22 août, lui dit : « débrouilles-toi tout seul, car, si je suis fort marri de ce que tu me dis, je suis fort occupé à me laver les pieds, car c’est la fête à Marie , et je ne me vois pas aller dans ce marais et y patauger !

    Saint-Symphorien, qui ne fréquentait pas les païens, en fut donc réduit à aller voir le berger du troupeau, qui était un de mes ancêtres, et lui dit à peu près ceci : « dis au sotrés, que s’ils rendent la tête du saint homme, je les envoie de ce pas à Corny, où il y a « belle vigne et bon vin » ! « Une tête contre délices », le marché me semble juste !

    Rholand, mon ancêtre, veilla, guetta, scruta, il joua même du cor !

    Que nenni, les nains ne faisaient pas attention à lui ! Il ne vit, au plus, que quelques canards, poules d’eau, et perdrix !

    Alors, en désespoir, de cause il laissa traîner sur le sol une bouteille de ce bon « vin gris de Metz », dit « de Saint-Vincent »… Que les sotrés lapèrent si bien, le croyant parti, qu’ils en perdirent un peu la tête, et, si j’en crois ce qu’il s’est dit ! Jusqu’à en sombrer au pays des rêves !

    Mon lointain ancêtre, profitant de leur sommeil, remplaça la sainte tête par la vessie d’un mouton qu’il recouvrit d’un cuir qu’il avait acquis à la tannerie, près de la rue tête d’or, rue des tanneurs… Puis il fit un trou dans le sol,au milieu de cette plaine des jeux et la tête du saint martyr il y enfouit…

    Le temps passa, la longue route se bordura de maisons, et devint une longue ville, elle s’appelle même Longeville depuis !

    Moulins est toujours Moulins et est même encore habitée aujourd’hui par des Becker … Il y a même des Müller !

    Le « vin de Saint-Vincent », « vin de Metz », n’est plus !remplacé par « vin gris de Toul », « vin de Moselle » !

    On joue toujours au jeu de balle, sur ce lieu qui est devenu avec le temps, abbaye puis stade Saint-Symphorien, mais le jeu est devenu football !

    On dit même que le nombre d’équipes ont sur ce terrain, perdu la tête, mais c’était il y a quelques années !

    Quant au sotrés, on m’a dit qu’ils étaient partis,certains du côté de Gorce, là où,  vers minuit, ils font encore tourner un gros rocher, le soir de Noël !

    Les autres ont été recrutés dans un parc de loisirsn du côté de la vallée de l'Orne, et où il y fait si froid que, paraît-il,ils ont pris une teinte toute bleue !!!

    Moi je crois plutôt qu’ils ont grandi : on les entend encore, en soirée, les vendredis ou les samedis, jouer le feu follet, que l’on dit sacrés !

    "Dis, tu m’emmèneras les voir, ce soir, quand tu viendras ?"   Peut-être, si tu es sage...en attendant, fermes tes yeux, pour faire de beaux rêves bleus ou grenat...

     

    January 17

    Le Curé de Saint Symphorien (Contes de la Mutte)

     Tous les ans, à la Chandeleur, les poètes locaux publient aux éditions Serpenoise un joyeux petit livret rempli jusqu’aux bords de beaux vers et de jolis contes. Celui de cette année m’arrive à l’instant, et j’y trouve un adorable fabliau que je vais essayer de vous traduire en l’abrégeant un peu... Parisiens et autres lyonnais, mais aussi Messins et Lensois : tendez vos mannes. C’est de la fine liqueur d’un grand cru de mirabelles qu’on va vous servir cette fois...

    L’abbé Molinari était curé... de Saint Symphorien.

    Bon comme le pain sorti frais du four, franc comme l’or de sa bourse qu’il avait bien plate, il n’en aimait pas moins paternellement ses généreux compatriotes messins ; pour lui, son commerce dans ce quartier construit sur cette île aurait été le paradis sur terre, si les Messins et autres Longevillois, Luxembourgeois et Mosellans, mais aussi et surtout son équipe paroissiale lui avaient donné un peu plus de satisfaction ! …Mais, hélas ! « Les araignées tissaient leurs toiles » dans ce qu’il appelait (dans la France du soir) : « son confessionnal », comme il disait, tant les journalistes parisiens et ceux qui se prétendaient de cette secte-là, l’ignoraient et considéraient les grenat comme une petite équipe de simples faire-valoir, plus appelée à faire briller ces visiteurs du samedi soir, qu’ils soient des OM ou en provenance de la Capitale des Gaules, comme de Paris ou du nord du pays : bien plus alléchés par le produit de la quête que par le contenu du saint sacrement !

     Le beau jour de Noël de cette année 2007, avait été loin d’être ce qu’il aurait du être : avoir été celui de la naissance d’une équipe bien née !...Le temps passa sans apporter aucune amélioration de comportement ; le discours était "Noêl aux frisons, Pâques au bal des cons" : demain ne peut être que meilleur !Mais les lendemains , on le sait bien, ne peuvent qu’être de nouveaux jours, et les jours se ressemblaient : pas le plus petit but ni le moindre point à se mettre sous la dent !Les lendemains, fussent-ils ceux d’ici ou d’ailleurs ne changeaient rien ! Les paroissiens s’exaspéraient : certains parlaient de mettre le feu avec les cierges de la cathédrale, de bouder les sermons du curé de la paroisse, voire de faire la grève de la messe, préférant se rendre aux troquets situés à l’autre bout de la place afin de disserter sur la façon de refaire une équipe bien nourrie de défaites et en manque de repères et de points ! Ne comptant sur rien d’autre, d’ici ni d’ailleurs, pour, à Pâques, espérer une résurrection des couleurs grenats ; les sandwiches et les canettes restaient désespérément, faute de "paroissiens", au fond des "saint-ciboires" de buvettes de sacristies désertées par la population…Dom Carlo, qui se considérait comme le  prêtre fondateur de l’abbaye messine en avait le cœur meurtri, et tous les jours de matches, il demandait à Dieu la grâce de ne pas mourir avant d’avoir ramené au bercail son troupeau dispersé.

    Or, vous allez voir que Dieu l’entendit.

    Un dimanche, juste après un matche, Dom Carlo monta en chaire, sabre au clair et tint à peu près ce langage :

    — Mes frères, dit-il, vous me croirez si vous voulez : l’autre nuit, je me suis trouvé, moi misérable pécheur, à la porte du paradis.

    « Je frappai : saint Pierre m’ouvrit !

    « — Tiens ! C’est vous, mon brave Molinari, me fit-il ; quel bon vent... ? Et qu’y a-t-il pour votre service ?

    « — Beau saint Pierre, vous qui tenez le grand livre et la clef, pourriez-vous me dire, si je ne suis pas trop curieux, combien vous avez de Messins en paradis ?

    « — Je n’ai rien à vous refuser, mon bon Molinari ; asseyez-vous, nous allons voir la chose ensemble.

    « Et saint Pierre prit son gros livre, l’ouvrit, mit ses besicles :

    « — Voyons un peu : Mes Saints, Messe, mes seins, disons-nous. Mes…Mes…Messins. Nous y sommes. Messins !...

    Mon brave monsieur Molinari, la page est toute blanche. Pas une âme... Pas plus de Messins que d’arêtes dans une dinde.

    « — Comment ! Personne du centre de formation, du quartier, de la ville ici ? Personne ? Ce n’est pas possible ! Regardez mieux...

    « — Personne, saint homme. Regardez vous-même, si vous croyez que je plaisante.

    « Moi, Dieu et tous ses sains me pardonnent ! Je frappais des pieds, et, les mains jointes, je criais miséricorde. Alors, saint Pierre me dit :

    « — Croyez-moi, monsieur Molinari, il ne faut pas ainsi vous mettre le cœur à l’envers, car vous pourriez en avoir quelque mauvais coup de sang. Ce n’est pas votre faute, après tout. Vos Messins, voyez-vous, doivent faire à coup sûr leur petite quarantaine en purgatoire, en L2 ou bien ailleurs : en National, peut-être... .en CFA…qui sait ?.

    « — Ah ! Par charité, grand saint Pierre ! Faites que je puisse au moins les voir et les consoler.

    « — Volontiers, mon ami... Tenez, chaussez vite ces Pumas, car les chemins tortueux ne sont pas beaux de reste... Voilà qui est bien. Maintenant, cheminez droit devant vous. Voyez-vous là-bas, au fond, en tournant ? Vous trouverez une porte d’argent toute constellée de croix noires... à main droite... Vous frapperez, on vous ouvrira : Mittal qu’ils s’appellent !... Adieu va ! Tenez-vous sain et restez gaillard !

    « Et je cheminai... je cheminai ! Quelle battue ! J’ai la chair de poule, rien que d’y songer. Un petit sentier, comme on peut en voir sur le Mont Saint Quentin : plein de ronces, d’escarboucles qui luisaient et de serpents qui sifflaient, m’amena jusqu’à la porte d’argent.

    « — Pan ! pan !

    « — Qui frappe ! me répond une voix rauque et dolente.

    « — Le curé de Saint Symphorien.

    « — De... ?

    « — De Saint…Sym…pho …Rien.

    « — Aah ! ... Entrez !

    « J’entrai. Un grand bel ange, avec des ailes sombres comme la nuit, avec une robe resplendissante comme le jour, avec une clef de diamant pendue à sa ceinture, écrivait, cra-cra, dans un grand livre plus gros que celui de saint Pierre...

    « — Finalement, que voulez-vous et que demandez-vous ? dit l’ange.

    « — Bel ange de Dieu, je veux savoir, — je suis bien curieux peut-être, — si vous avez ici les…Mes…poussins.

    « — Les ? ...

    « — Les Messins, les gens de Longeville-Les-Metz... que c’est moi qui suis leur prieur.

    « — Ah ! L’abbé Molinari, n’est-ce pas ?

    « — Pour vous servir, monsieur l’ange.

    « — Vous dites donc Messins...

    « Et l’ange ouvre et feuillette son grand livre, mouillant son doigt de salive pour que le feuillet glisse mieux...

    « — Mes, Mess, messin, dit-il en poussant un long soupir... Non, non, Monsieur Molinari, nous n’avons ici, en purgatoire personne de Metz ou de Longeville-Lès-Metz.

    « — Jésus ! Marie ! Joseph ! Personne de Metz en purgatoire ! Ô, mais grand Dieu ! Où sont-ils donc passés ?

    « — Holà..ss..s ! saint homme, ils sont en paradis, pardi : à Lyon, Manchester ou Arsenal. Où diantre voulez-vous qu’ils soient ? A Lille peut-être ?

    « — Mais j’en reviens, du paradis...et Lille, et ben, c’est encore loin…

    « — Vous en venez !  ! ... Eh bien ?

    « — Eh bien ! Ceux qui sont partis, ils n’y sont pas ! ... Ah ! Par Notre-Dame de Metz, où peuvent-ils bien être ?  ...

    « — Que voulez-vous, monsieur le curé ? S’ils ne sont ni en paradis ni en purgatoire, il n’y a pas de milieu, ils sont...soit à Marseille, soit à Paris !...ou peut-être à Lens, qui sait ? En enfer du nord…

    « — Par la croix de Lorraine ! Jésus, fils de David ! Aïe ! aïe ! aïe ! est-il possible ? ... Serait-ce un mensonge du grand saint Pierre ? ... Pourtant je n’ai pas entendu chanter le coq chanter ! ... Aïe ! Pauvres nous ! Comment irai-je en paradis si mes Messins n’y sont pas ?

    « — Écoutez, mon pauvre monsieur Molinari, puisque vous voulez, coûte que coûte, être sûr de tout ceci, et voir de vos yeux de quoi il retourne, prenez ce sentier, filez en courant, si vous savez courir comme le chasseur poursuivi par le Lion... Vous trouverez, à gauche, un grand portail sur lequel est un écriteau P.S.G….Non, ce n’est pas ce que vous croyez(passe sans grogner). Là, vous vous renseignerez sur tout. Dieu vous le donne (mais n’oubliez pas de payer !)

    « Et l’ange Lol referma la porte.

    « C’était un long sentier tout pavé de braises rouges-grenat. Je chancelais comme si j’avais bu ; à chaque pas, je trébuchais ; j’étais tout en eau, chaque poil de mon corps avait sa goutte de sueur, et je haletais de soif... Mais, ma foi, grâce aux chaussures que le bon saint Pierre m’avait prêtées, je retrouvai les vraies valeurs et je ne me brûlai pas les pieds.

    « Quand j’eus fait assez de faux pas, clopin-clopant, je vis à ma main gauche une porte... non, un portail !  Un énorme portail, tout bâillant, comme la porte d’un grand four. ..

    Oh ! Mes enfants, quel spectacle ! Là on ne demande même pas mon nom ; là, point de registre !...

    Par fournées et à pleine porte, on entre là, mes frères, comme le dimanche vous entrez au cabaret.

    « Je suais à grosses gouttes, et pourtant j’étais transi, j’avais le frisson. Mes cheveux se dressaient. Je sentais le brûlé, la chair rôtie, quelque chose comme l’odeur qui se répand dans notre Saint-Symphorien quand on prépare les saucisses les jours de matches comme quand il y a longtemps, Eloyes, le saint évêque, battait monnaie dans le Palais épiscopal pour le compte de Dagobert ou  pour ferrer la botte d’un vieil âne. Je perdais haleine dans cet air puant et embrasé ; j’entendais une clameur horrible, des gémissements, des hurlements et des jurements.

    « — Eh bien ! Entres-tu ou n’entres-tu pas, toi ? — me fait, en me piquant de sa fourche, un démon cornu, nommé Razu.

    « — Moi ? Je n’entre pas. Je suis un ami de Dieu.

    « — Tu es un ami de Dieu... Eh ! b... de teigneux ! Que viens-tu faire ici ? ...

    « — Je viens... Ah ! ne m’en parlez pas, que je ne puis plus me tenir sur mes jambes... Je viens... je viens de loin... humblement vous demander... si... si, par coup de hasard... vous n’auriez pas ici... quelqu’un... quelqu’un de Metz ou de Longeville...Mais je me contenterai aussi de ceux de Magny, de Moselle, voire de Longwy, vous savez !

    « — Ah ! feu de Dieu ! tu fais la bête, toi, comme si tu ne savais pas que tout ton centre de formation est ici, avec ceux de Montigny, Amnéville, Moyeuvre et même Petite-Rosselle. Tiens, laid corbeau, regarde, et tu verras comme nous les arrangeons ici, tes fameux Grenats...

    « Et je vis, au milieu d’un épouvantable tourbillon de flamme :

    « Le long Coq-Adebayor, — vous l’avez tous connu, mes frères, — Coq-Adebayor, celui qui se grisait si souvent de vitesse au volant de son quatre-quatre, et qui de faisait si souvent secouer les puces par frère Jean.

    « Je vis Victor, le frère de Georges, du Ban de Saint-Martin, celui qui fut le premier vendu, pour une canette de bière à un O.M. qui le désirait si fort... cette petite gueuse... avec son nez en l’air... qui couchait toute seule à la grange... Il vous en souvient, mes drôles ! ... Mais passons, j’en ai trop dit.

    « Je vis Pascal, que n’était plus chez nous, qu’un vieux cierge de cire usé, doigt-de-Poix…Celui qui faisait son huile rance avec les vieilles olives de M. Julien d’Escalettes.

    « Je vis Babette la glaneuse de Robby, qui, en glanant, pour avoir plus vite noué sa gerbe, puisait à poignées aux gerbiers des joncs.

    « Je vis maître Muller, qui huilait si bien la roue de sa brouette, en emmenant notre blé vers Moulins, pour y moudre le sien et nous rouler dans la farine.

    « Et Dauphine Cisowski , qui vendait si peu cher l’eau de son puits.

    « Et le Tortillard Francis, qui, lorsqu’il me rencontrait portant le bon Dieu, filait son chemin, la barrette sur la tête et la pipe au bec... et fier comme Artaban... comme s’il avait rencontré un chien.

    « Et Colombo avec sa Zette, et Patrick, le battiston, et Pierre le noir, dit Black, et Toni, Didier, Jean-Philippe, Asssa-le novice et tant d’autres...Tous les autres !...Je vis même Verlaine se faire enfourner et rôtir ! Sonor et Six, attachés sur un rocher, se faisaient bouffer le foie par un aigle noir nommé Nancy…

    Ému, blême de peur, l’auditoire gémit, en voyant, dans l’enfer tout ouvert, qui son père et qui sa mère, qui sa grand’mère et qui sa sœur...

    -« Alors : voilà : j’ai décidé de remettre la paroisse sur de bons rails en vous confiant à frère Pouliquen, qui nous vient de Grenoble, comme vous savez, et qui va nous faire une petite conduite, sans trop vous casser les noix sur ce qu’il convient de faire et nous exposer son plan de sauvetage de nos âmes perdues.

    Sur ce, il fit un signe, descendit de sa chaire, laissant la place au prêcheur venu des marches de Bretagne

    —«  Vous sentez bien, mes frères, reprit le bon abbé Hervé, vous sentez bien que ceci ne peut pas durer. J’ai charge d’âmes, et je veux…je peux essayer de vous sauver de l’abîme où vous êtes tous en train de rouler tête première. Dès demain je me mets à l’ouvrage, pas plus tard que demain. Et l’ouvrage ne manquera pas ! Voici comment je m’y prendrai. Pour que tout se fasse bien, il faut tout faire avec ordre. Nous irons rang par rang, comme à Bousse, Amnéville ou Hagondange, quand on y danse.

    « Demain lundi, je confesserai les vieux de la vieille. Ce n’est rien.

    « Mardi, les enfants du centre de formation. J’aurai bientôt fait.

    « Mercredi, les garçons qui s’intéressent aux billes. Cela pourra être long.

    « Jeudi, je m’occuperai des hommes qui ont des prétentions. Nous couperons court.

    « Vendredi, ce sera au tour des tôliers du conseil d’administration, enfin…ceux qui devraient l’être. Je dirai : Pas, plus d’histoires !

    « Samedi, le président! ... Ce n’est pas trop d’un jour pour lui tout seul.

    « Et, si dimanche nous avons fini, nous serons bien heureux.

    « Voyez-vous, mes enfants, quand le blé est mûr, il faut le couper ; quand le vin est tiré, il faut le boire. Il faut séparer l’ivraie du bon blé…Voilà assez de linge sale, il s’agit de le laver, et de le bien laver.

    « C’est la grâce que je vous souhaite. Amen ! »

    Ce qui fut dit fut fait. On coula la lessive après avoir lessivé les supporters.

    Depuis ce dimanche mémorable, le parfum des vertus des grenats se respire, dit-on, à dix lieues à l’entour, pas trop, mais pas plus.

    Et le bon pasteur Molinari, heureux et plein d’allégresse, a rêvé l’autre nuit que, suivi de tout son troupeau, il gravissait, en resplendissante procession, au milieu des cierges allumés, d’un nuage d’encens qui embaumait et des enfants de chœur de la chorale des supporters qui chantaient Te Deum, le chemin éclairé de la cité de Dieu : celui d’une L2 retrouvée, celle qui mènerait au paradis par le plus droit chemin qu’il puisse être : celui des vertus retrouvées !.

    Et voilà l’histoire du curé de Saint-Symphorien, telle que m’a ordonné de vous le dire ce grand gueusard buveur de bière, ce Roro qui la tenait lui-même d’un autre bon compagnon.

     

    October 22

    Brunehaut, reine de Lotharingie et de France...

    Brunechilde, roine de France, bénite fleur d’innocence rare…

    N'écoutez   donc pas  ces esprits

    Qui traitent  ceste bonne  roine

    D'ambitieuse,   d'inhumaine

    Et  d'autres  termes  de mépris.

    On ne doit condamner  sa vie

    Sur les faux rapports  de l'envie

    Ny sur un très lugubre  sort.

    Croiez  qu'elle  est pour  asseurance

    Une  fleur bénite  en sa mort

    Mais  fleur d'une  rare  innocence ...

     

    Cardinal  Jean  Rolin (1408-1483), abbé    du monastère  de l'abbaye   Saint-Martin d'Autun

     

    A quoi pouvait-elle  bien penser,  la reine  Brunehilde,  plus  connue  sous le nom  de Brunehaut,  qui venait  d'être  arrêtée  dans le Vic  d'Orbaona,   au sud du lac de Neuchâtel,  région  où cohabitent les Burgondes  et les anciens  Helvètes?

    Que  de temps  passé  depuis  que Gog, ambassadeur  des Francs  et premier personnage  du palais  à Métis,  était venu  demander  la main  de la belle princesse arienne,  blonde  aux cheveux  noués  en six tresses !

    Elle, si belle,  si cultivée,  à l'esprit  si fin, qui n'avait  pourtant  pas  hésité  une seule seconde,  avec l'assentiment   de son père Athalnagilde,  à offrir  sa jeunesse et son intelligence  au futur roi des Francs : c'était  l'occasion   unique  pour  elle de réaliser  le rêve  et l'ambition   qui l'habitait   depuis  toujours!

    Car elle ne rêvait  que d'une  chose:   devenir  la première  reine  des Francs,  bien sûr, mais  aussi  essayer de   gouverner  ce grand  pays en ayant  à l'esprit  tout  ce qui avait fait la grandeur  de cet empire  romain  d'Occident,   et qui était maintenant rentré  dans le rang  des pays modestes,  ayant laissé  la place  au règne  de Byzance : une  occasion  unique  de confronter  ses idées  aux réalités  coutumières :

    Le mariage  de la force de caractère  et de l'esprit  contre la coutume  barbare décadente :

    Elle revoit le jour  de son mariage  avec le jeune  «Sigisberkht  » (illustre par la victoire,  Sighebert  en français  moderne),  son défilé nuptial  à travers  la ville, le festin  donné  dans  la grande  salle de la maison  Quarrée  en compagnie  des grands du Royaume  et des hommes  d'église;   elle se souvenait  surtout  du regard envieux,  plein  de désirs  que lui avait lancé  alors cet athlète  à la crinière  rousse en tendant,  hanap  au poing:  «santé»!  Hurlement  repris  par l'assemblée   tout entière:   « santé,  santé,  santé  à notre roi et à la jeune  épousée!   »

    Le roi!   ..Ce soir-là,  elle devenait  reine,  la première  reine  catholique  du royaume franc !

    Au matin,  Sighebert  avait saisi  dans sa main  droite  ses doigts  et jeté  sur son corps un brin  de paille  en disant le présent  qu'il  offre pour  prix  de sa virginité: le «morgengabe », le don du matin,  qui était pour  la jeune   épousée  royale  le don d'une  ville ou la gratification  d'un  trésor.

    C'était  en 566, il y avait si longtemps!   ...

    Fortunat  le poète,  futur  « saint  » lui aussi,  avait rendu  ce temps  là poétique  et historique ...

    La suite n'avait  point  été une  fête, loin  de là : le grand  à la crinière  rousse,  qui était  aussi  son beau-frère,  avait exigé  d'épouser   sa sœur,  mais  il n'était  qu'un débauché,  un faible,  tombé  sous la coupe  de ses maîtresses,  surtout  cette ... Frédégonde,  cette ... les mots  lui manquaient!

    Toute  sa vie n'avait   été qu'une  immense  lutte,  faite  d'espoirs,   de joies,  mais aussi  de bien  de misères : l'assassinat   de sa sœur par 1'horrible  mégère,  celui de son mari,  coups  donnés  ou rendus,  complots,  stratégies  de bas étages  destinées  à affaiblir,  assassinats  en tous  genres,  les intrigues  de ce Gontran (corbeau  de guerre),  celui  qu'on  disait  saint homme,  mais  qui n'était   en fait qu'un  perpétuel indécis,  à la vision  du pouvoir  et de la royauté  étroite  et sans réelles perspectives   !

    Heureusement,   il y avait eu aussi  ces hommes  qui avaient  compté  pour  elle et qui l'avaient  soutenu  et conseillée,  comme  son grand  ami Grégoire  de Tours,  le grand  évêque,  mais .... Elle se méfiait,  elle, l'ancienne   arienne,  du pouvoir  de l'église  qui commençait  à se mettre  en place  et elle avait su bien vite limiter  par des textes  et des initiatives personnelles  le pouvoir  grandissant  des « meilleurs  », elle avait essayé  de protéger  l'éparpillement   du royaume  en instaurant  le droit  d'aînesse,  ainsi  que la création  des impôts  et droits de douane  censés  donner  au souverain  les moyens nécessaires  à la mise  en œuvre  d'une  politique  volontariste  et non  subie par les pressions  exercées  par les uns  et par les autres,  tous  avides  de pouvoirs  !

    Elle avait su donner  à cette «Francie»   des frontières que plus jamais ce pays n’aurait jamais plus !

     Mais  le pouvoir  des hommes,  la rancune  des puissants,  la trahison  et la haine avaient  eu raison  de ses dernières  forces : elle se doutait  du sort qui l'attendait, mais  elle allait montrer  à ce roi  de Neptric : ce Chlothaire  et à ce traître  de Warnachaire  et aux Farons  comment  devait  se comporter  une reine !

    Saignés...  saignés  comme  des agneaux : Ils ont osé, tels des bouchers,  sacrifier à  1'hôtel  de la vengeance  et de la haine  le petit  Sighebert II et son frère  Corbus,  et fv1érovéen"J-adu qu'au  fait d'être  fait prisonnier  par son parrain  qui avait fait le serment  de le protéger  toute  sa vie durant  son filleul,  d'avoir  la vie sauve et d'être  seulement  tondu  et finir  sa vie dans un monastère colombanien,  lui, le fils d'un  roi  chevelu!

    Lorsqu'elle   arrive  au camp  de Renève,  Brunehilde  découvre  la tragédie,  le meurtre  de ses petits-enfants   et la création  d'un  tribunal  de mâles  assoiffés  de vengeance!   Tribunal  créé  des visages  de ceux qui l'ont  trahie.

    Son neveu  laisse  éclater  cette haine  dont  il a été nourri depuis  l'enfance  par  sa Mère :Il l'invective, l'accusant   de l'extermination de dix rois francs: Sighebert,  son frère Mérowig,  son père  Chilpéric,  Thibert  et son fils Chlothaire,  son fils Mérovée,  Thierry  et ses trois  enfants !

    Cynisme  d'un  vainqueur nourri d’ impudence et de mensonges:   le sang des fils de Thierry (deux,  et non pas trois) n’a  pas  eu le temps  de sécher,  Sighebert  1er, le mari  de Brunehilde  a été assassiné par Frédégonde et son demi-frère,  Mérowig s'est  tué pour  échapper  aux  sicaires  de Chilpéric et de sa femme !

    Le fils de Frédégonde  veut entendre  le son de la voix  de la rivale  de sa mère : il décide  devant  son mutisme  et son regard  dédaigneux  de la torturer !

    Il veut  qu'elle  l'implore,  qu'elle  s'humilie,   qu'elle  s'avilisse,  qu'elle  lui demande  grâce: il la fait promener,  nue,  à califourchon  sur un chameau  !

    Puis  il lui fait subir  encore  une journée  de tortures ... Puis  encore  une ... Elle, elle  subit sans. prononcer une seule plainte :plaie vivante, elle  pense, sac  de  douleurs    sanglant,    à tout  ce qu'elle  a fait pour  le pays, pour  l'unification   du royaume, cette espèce  de constitution  de monarchie  républicaine   ne reconnaissant  que des citoyens,  Alors  que Clothaire,  va avaliser  un régime  de communautés, le particularisme qui va prospérer en « Allemagne ».

     L'opposition   franco-allemande   de la fin du XIXème  siècle sur l'Alsace-Lorraine montrera  bien l'antagonisme   entre   les deux modèles.  Ce sera toujours  l'obstacle fondamental  entre les deux pays pendant  la construction  européenne  de la fin du XXème  siècle.

    En  614, le  sort de la France est fixé pour  cinq siècles,  le chemin  est déblayé devant  la société  féodale,  parce que le : « Qui -t'a fait roi ? » va amener  Chlothaire II à renoncer aux impôts  et droits  de douane,  accepter  que l'épiscopat   élargisse  les compétences  de ses tribunaux,  restituer leurs biens aux grands, confirmer toutes les possessions : il rogne ainsi tous ses pouvoirs en les concédant aux leudes et aux meilleurs ! Le royaume sera divisé en quatre ! Le maire du palais deviendra chef de l’exécutif et il devra abandonner la mairie de « l’Auster » à l’implacable Pépin.

    Le  déclin   des  villes   commence : les  « meilleurs »,  gros propriétaires terriens   et les  autres   « grands »   sont  les  hommes    de  la  campagne,    les  moines   colombaniens aussi,   alors   que  les  couvents    sont  tous  urbains   jusqu'en l’an 600,   les  moines   irlandais vont   exiger   que  les  comtes   deviennent    des  ruraux,    selon   les  coutumes    de  leur  île.

    La  civilisation    bascule,   le  pays  régresse    : les  habitats    de  pierres   deviennent maisons    de  bois,   les  vaisselles    et  les  céramiques    laissent   place   aux  ustensiles de bois.

    La  culture   gréco-latine    va  être  interdite   par  les  moines, le  seul  genre littéraire accepté   sera  l'hagiographie: c'est   la  fin  des  écoles    municipales. Un  fils  de  roi, comme   Charlemagne     sera  presque analphabète. Il  n'y  aura  bientôt   plus  que  les  moines pour savoir lire et écrire la langue.

    La  société   féodale   sera  rurale  ....

    Quant   à Brunehilde,    peau   brûlée,   chair   déchirée,    bouche   pleine   de  sang,   elle serre  les  dents,   la  vieille   dame   de  soixante   dix  ans !

    Le  roi  s'obstine   à la  montrer   veule   et  lâche... Mais   elle  ne  lâche   pas  un  seul  cri, malgré   les  limites   de  l'épuisement     qu'elle    sent  monter   en  elle!

    Clothaire    va  alors  montrer   qu'il   est  le  digne   fils  de  Frédégonde: Il se fâche, il va la  ridiculiser: elle  sera  attachée   par  un  bras,   un  pied et les cheveux à la  queue d'un   cheval   sauvage « qui  la  brise,   membre   par  membre    »,  dit  la  chronique   ...

    Cette   femme, qui a eu une  mort  de  martyr,  n'aura  même   pas  droit  à une sépulture: Clothaire fait  dresser   un  bûcher   et  y  fait  jeter   les  membres    disloqués.

    La  bourrasque dispersera les  cendres desquelles les  Nonnes du  couvent   d'Autun  ne  recueilleront     qu'un   morceau    d'éperon    et  quelques    cendres,   mises   en  tombeau sous  lequel   on  pouvait    lire :

    Brunechil  fut  iadis  roine   de  France,

    Fondateresse du  saint   lieu  de  céans

    Cy  inhumée en  six  cens  quatorze    ans,

    En  attendant  de  Dieu  rénumérance    ...

     

    Quatrain   écrit  au XVème siècle au-dessus  du  tombeau  ayant  accueilli les cendres  et l'éperon   de Brunehilde.

     

    October 12

    Diane de Florange, noble dame...

    Comment la comtesse Diane de Florange sauva son mari.

    Au château de Florange vivait jadis le comte Robert, Robert-le-batailleur, Robert-le-brigand. Robert-le-sauvage comme on l'appelait dans le pays -et ses surnoms en disent longs-.

    De même que le poisson est fait pour vivre dans l'eau, l'oiseau pour voler dans les airs, Robert semblait avoir été créé et mis au monde uniquement pour faire la guerre. Il ne se plaisait qu'au milieu des combats, il n’éprouvait de joie que parmi les tumultes guerriers ; les cliquetis des épées chantaient à ses oreilles comme une suave musique ; il préférait aux doux parfums des jardins et des bois, l'odeur farouche du carnage et de l'incendie. Les travaux pacifiques étaient, à ses yeux, indignes du gentilhomme qu’il était et la paix lui semblait comme une maladie qu'il supportait impatiemment ; Robert était la terreur de tous ses voisins ; le pays de Seille et de la Moselle ne connaissait, avec lui, ni quiétude ni repos. Au moment où l'on s'y attendait le moins, le brigand apparaissait à la tête d'une centaine de soudards, rudes sacripants, rebuts de toutes les patries. La bande forçait quelque château, incendiait quelque village puis s'en retournait triomphante à Florange en emportant sur des chariots volés le butin de l'expédition : les trésors conquis sur les seigneurs vaincus, ou simples richesses arrachées aux paysans. Dans toute le Pays Messin, Robert était plus redouté que le diable lui-même.

    Or le comte sauvage avait pour femme la plus douce des créatures, la comtesse Diane qu'il avait épousée aux jours de sa prime jeunesse et qui lui conservait une tendresse fidèle et merveilleuse. Certes, elle n'ignorait pas les crimes de Robert, ses meurtres, ses rapines ; et, bien souvent, elle l'avait supplié de changer de vie, de s'amender...

    Pour racheter un peu tout le mal qu'il faisait, elle multipliait les aumônes et les bonnes œuvres, passait ses journées en prière, demandant sans cesse à Dieu d'éclairer et de ramener vers le  bien l'âme de son féroce époux.

    Cependant plusieurs seigneurs, maintes fois rançonnés par Robert, eurent enfin l’idée d'unir leurs forces pour venir à bout de lui. Ils levèrent des troupes dans leurs domaines et, à la tête de leur ligue, ils placèrent l’évêque de Metz  lui-même. Était-ce un Thierry, un Simon, un Mathieu, un Ferry ? Je n'en sais rien et l'histoire en a perdu le souvenir ; c'était un de ses princes vaillants qui, obscurément, commençaient à travailler à la pacification et à la grandeur du Pays Messin...

    Bref, un beau matin, le soleil, en se levant, éclaira toute une petite armée campée autour du château de Florange qu'elle bloquait d'assez près.

    Robert se montra surpris mais non point effrayé : le brigand était brave ; il fit armer ses hommes et, à leur tête, il s'élança intrépidement.

    Mais les choses ne retournèrent point cette fois comme à l'accoutumée. Bien commandés, confiants dans leurs forces et dans la justice de la cause qu'ils défendent et, les assaillis tinrent bons ; les lignes des mercenaires de Robert vinrent se briser contre les lignes du comte-évêque de Metz. Ils durent battre en retraite, laissant sur le carreau un bon nombre des leurs.

    Le lendemain, du haut de leurs remparts, les assiégés purent contempler dans la plaine un étrange spectacle ; ils vivent arriver des  chariots chargés de poutres et de madriers, accompagnés de charpentiers qui se mirent à assembler les pièces de bois de façon à édifier comme une sorte d'estrade. Puis un homme vint, vêtu de rouge, qui plaça sur l'estrade alourdie deux lourdes chaînes attachées à un billot, et, contre le billot, appuya une grosse hache...

    Et à Robert compris que cet homme là était le bourreau et que ce bourreau, cet échafaud, ce billot, cette hache étaient là pour son châtiment.

    Aussitôt, de rage, il rassemble ses hommes, fait ouvrir les portes et se rue contre ses ennemis. Cette sortie hâtive, désordonnée, est brisée comme celle de la veille et les « gens de Metz », passant à l'offensive, attaquent vigoureusement les mercenaires du comte, les bousculent ! Le  travail est si rudement mené qu'il s'en tue ou blesse plus de la moitié. Alors les autres, malgré les imprécations et les menaces de leur maître, lâchent pied et s'enfuient piteusement vers le château. Robert, lui, tient tête pendant un moment et se bat comme un lion mais, abandonné de tous les siens, blessé, il doit lui aussi se résoudre à prendre la fuite et se réfugier à l'abri des murailles.

    Quand le pont-levis se fut relevé derrière lui, quand il se vit, dans la cour de son château, couvert de blessures, avec seulement une poignée d'hommes découragés, qu'il entend dehors les grands cris de joie de ses ennemis victorieux, la rage, en lui, fait place au désespoir et comme la comtesse Diane venait à lui les bras tendus, il se laissa tomber sur son cœur et il pleura amèrement.

    Pourtant il fallait agir. Dans l'armée assiégeante retentissaient déjà des commandements : « Aux échelles ! Apportez les échelles ! »... Les Messins allaient donner l'assaut et l'on ne pourrait leur opposer aucune résistance sérieuse. On devait se hâter de traiter avec l'ennemi, essayer d'obtenir une capitulation honorable. Le comte, épuisé par ses blessures, accablé par le désespoir-et peut-être aussi par le remord-, ne pouvait plus que verser des larmes en demandant à sa femme de lui pardonner tout le mal qu'il avait fait.

    -- « Robert, dit la comtesse, le pardon dépend de Dieu mais je vais tâcher de sauver ta vie ».

    Alors, montant sur le rempart, elle agita un mouchoir blanc tout trempé de ses pleurs il fit demander au duc de Lorraine une entrevue qui lui fut aussitôt accordée...

    Les pourparlers furent longs et laborieux. Les vainqueurs se montrèrent d'abord intraitables ; ils exigeaient une reddition à merci, sans condition ; seule la comtesse pourrait s'en aller librement où bon lui semblerait.

    Diane s'efforça patiemment de leur arracher la promesse que son mari aurait la vie sauve mais ce fut en vain ; le comte-évêque demeura inflexible : les crimes de Robert criaient vengeance ; le comte serait jugé par ses pairs et « traité comme il avait mérité de l'être ».  La pauvre femme, qui voyait là-bas à l'échafaud dressé la veille, comprenait ce que signifiaient ses paroles et frémissait d'épouvante. Quand l'entrevue prit fin elle n'avait pu, à force de supplications, obtenir que ces deux concessions : on ferait grâce de la vie aux soldats du comte et elle-même aurait le droit de choisir, parmi ses richesses, les objets les plus précieux, prendre en s'en allant, tout ce qu'elle pourrait porter sur elle-même.

    Le lendemain matin, l'armée Messine attendait, rangée devant le château de Florange, la sortie des vaincus...

    Le pont-levis s’abaissa, la porte s'ouvrit en grinçant et l'on vit s'avancer la comtesse Diane courbée sous un lourd, très lourd fardeau : son mari !

    Usant de la permission donnée par les vainqueurs, la noble femme emportait ce qu'elle avait de plus précieux et, grâce à cette ruse que lui avait suggérée sa tendresse, elle espérait sauver  la vie du comte Robert.

    Un instant l'étonnement cloua toutes les bouches, arrêta les respirations, et il se fit un grand silence ; mais bientôt un murmure puis des protestations montèrent des rangs messins. Furieux de voir le comte échapper au châtiment, chefs et soldats s'écriaient qu'on les avait trompés, que la comtesse abusait malhonnêtement des conditions consenties que, Robert le sauvage  devait d’expier ses crimes.

    Des poings se lèvent, des épées sortent du fourreau. Mais d'un geste, le comte-évêque rétablit  le calme.

    -- je me suis, dit-il, engagé au nom de tous ; la parole d'un duc de Lorraine et sacrée. La comtesse de Florange nous a trompés et pourtant je ne puis m’empêcher de l'admirer.

    « Laissez passer...parole de Metz vaut plus que vie de bandit ! »

    Et Diane poursuivit sa marche, de plus en plus voûtée sous son vivant fardeau.

    Cependant, alors qu'elle allait sortir du camp lorrain, un soldat, originaire du village de Saint-Julien naguère incendié par le comte sauvage, s'aperçut que, Robert, souffrant de ses blessures et ayant sans doute un peu relâché son étreinte, son corps avait glissé : ses pieds, maintenant, traînaient par terre, raclant  le sol.

    -- « Ce qui est traîné n'est pas porté, » s'écria-t-il et, d'un coup de sa lourde épée, il trancha net les deux pieds !

    Robert survécu à cette affreuse blessure. Transporté au monastère de Justemont, il put guérir grâce aux soins des moines et de son incomparable épouse. Il ne quitta plus ce paisible séjour où il passa d'assez longues années dans le repentir et les macérations avant de mourir, implorant encore le pardon de Dieu et les hommes.

    La comtesse Diane s'était retirée au couvent de Peltre. Quand elle apprit la mort de son mari elle dit seulement :

    -- « J'avais pu sauver son corps ; Dieu prendra pitié de son âme. »

    Quelques jours après, elle s'endormit, elle aussi, dans le paix du seigneur.

    Et c'est ainsi que finit la légende de la comtesse Diane de Florange.

    July 31

    L'histoire vraie d'un chaussetier de Metz devenu chroniqueur: Philippe de Vigneulles

    Philippe Gérard, s'il avait vécu de nos jours, aurait presque pu faire du cinéma, non pas en tant qu'acteur, mais en tant que cinéaste, tant sa vie est une suite d'aventures extraordinaires, dans sa première partie notamment !

    Né le 07 juin 1471 (Le pays messin était alors en guerre, ravagé par les armées du comte de Bassompierre et les bandes de routiers des petits seigneurs lorrains) dans une famille aisée du hameau de Vigneulles, près de Metz, (son père, Jehan Gérard était maire de Vigneulles, c'est-à-dire représentant du seigneur du lieu, préposé à rendre la justice, sa mère originaire de Noroy.) II sut, par son sens des affaires, sa soif de connaître, sa faculté à tirer les leçons de ses expériences, mais surtout servi par une mémoire sans faille, s'enrichir financièrement, mais aussi intellectuellement, nous laissant en héritage des écrits qui contribuent aujourd'hui encore à nous faire découvrir la splendeur de ce qui fut « la lotharingienne ville de Mets au Moyen Âge.»Car son père, voulut donner à son enfant une instruction quelque peu soignée. Aussi le fit-il entrer des l'âge de trois ans à l'école de son village, confié aux bons soins du maître d'école du village : Jehan Burtault ; celui-ci était aveugle, mais était le plus grand braconnier du pays, expert en pose de lacets et de collets, fabriquant génial de toutes sortes d'engins, hottes et paniers, sonnant de plus les cloches de l'église et chantant le lutrin ; il couronnait enfin tous ces talents en donnant avec une grande habileté des leçons de lecture aux enfants !Se rendant très vite compte des limites de l'enseignement local, le père plaça le fils en 1476 comme pensionnaire à l'abbaye de Saint Martin-devant-les-Metz, pour y suivre les cours alors dispensés. Philippe n'y resta que jusqu'à l'âge de huit ans, car sa mère étant morte, il fut ramené à Lorry-devant-les-Metz pour suivre les leçons de l'école du village ; mais en 1482, il fut conduit à Insming : des loups avaient envahi la région, attaquant les enfants et en dévorant quatorze d'entre eux en très peu de temps. Il resta une année dans ce village, année où les cours du prieur messire Simon, abbé de Saint-Martin lui furent dispensés.

    En 1482, nous le retrouvons à Saulny, pensionnaire chez un prêtre et suivant encore les enseignements des cours de l'école du village. L'instruction qu'il acquiert durant toutes ces années ne manque pas d'une certaine étendue et il est probable qu'il connaissait les auteurs latins, puisqu'il déclare lui-même dans ses « Chroniques » avoir lu Tite-Live et qu'Ovide y est cité en latin. Son parcours scolaire nous éclaire sur les cheminements des écoliers de ce temps là. Il ressentit beaucoup les manques de cette éducation livrée un peu au hasard : il le regretta au point de s'en plaindre et d'en avoir souffert pour la composition de son œuvre artistique, historique et littéraire : ses écrits sont les seuls qui nous soient parvenus de cette époque de l'âge d'or du pays messin : autodidacte volontaire dans l'effort et la constance, il a du certainement faire preuve de ces qualités, lorsqu'il fut placé(1483) en apprentissage chez maître Jeannat d'Hannonville, un notaire, pour y apprendre la procédure ; en fait, il découvre la violence, ainsi qu'il le relate lui-même dans ses écrits :

    «Jeanne d'Hannonville, l'aman(le mari), était un homme si brutal qu'aucun clerc ne le pouvait servir. Ainsi il cassa la jambe à un jeune homme qui demeurait chez lui avec moi, et par surcroît, il avait une domestique de langue allemande plus méchante que le diable. Cette fille, quoique je payasse vingt francs pour ma nourriture, enfermait le pain et les autres vivres et me laissait jeûner. Cependant, comme je savais écrire aussi bien que maintenant, j'apprenais très bien la procédure. Mais il arriva qu'un jour je me pris de querelle avec cette servante: Dans sa colère, elle voulut me frapper sur la tête avec une pelle à feu. J'empoignais la pelle par le manche et je voulus lui en donner un coup avec le plat sur la figure. Pour parer le coup, elle se couvrit de son bras, mais malheureusement je l'atteignis à la main avec l'angle de la pelle et je lui fis au poignet une légère écorchure. Elle se mit à pousser des cris et courut chez le barbier se faire panser. Moi, tout troublé de ce bruit et ne sachant quelle contenance prendre, je montais dans ma chambre faire notre lit. Cependant, ma maîtresse vint bientôt et se mit à me battre bel et bien, croyant apaiser la colère de son mari, ce qui n'empêcha pas que, quand il eut entendu les clameurs de la servante, II monta quatre à quatre près de moi, et, sans m'entendre, me tira brusquement de l'ouverture du dessus de la porte où je m'étais réfugié, me jeta à terre et me foula de ses pieds. Il voulait même me précipiter du haut en bas des escaliers et il en a été empêché par sa femme. En tout cas, après m'avoir frappé, il me chassa honteusement de chez lui, sans s'informer si j'avais tord ou raison. »

    C'était ainsi qu'en ce temps là les gens de la Loi apprenaient aux clercs le droit et la procédure...Aussi ne faut-il pas être surpris qu'après un enseignement pareil, le petit Philippe fusse envahi par des rêves et par le goût des voyages : il avait été chassé honteusement et n'osait reparaître devant son père :Il partit donc à pied, à 13 ans, vers Rome, découvrir l'Italie, malgré l'opposition paternelle qui lui coupe les vivres, pays dans lequel il demeura cinq années, après être passé par la Suisse où un chanoine de Saint-Pierre de Genève, homme de bien et lieutenant de l'évêque au service duquel était resté un moment, essaya, sans succès, de le persuader à cultiver et approfondir son don pour l'écriture et d'apprendre l'orfèvrerie! Que serait-il advenu, si, cédant aux suppliques de l'homme d'église, le jeune Philippe, se serait lancé dans une pleine carrière littéraire, contant, tel Boccace, Pogge, Talla ou Pétrarque, les « vertus » et les « faceciae » rencontrées en ce pays latin ? Nous aurions sans doute été privés de cette partie du Metz au Moyen-âge dont il nous a laissé de si naïves, mais belles traces dans ses volumineux ouvrages comme son « Journal » ou ses « cent nouvelles nouvelles » ou bien encore « la Chronique Universelle» ou « L'histoire du Monde, de sa création à (l’an) 1525. »

    En qualité de valet attaché à différents Maîtres, à commencer par un héraut d'armes du duc de Calabre qui l'emmena chez lui à Naples, il s'engagea ensuite chez un homme de guerre avec lequel il parcourut l'Italie du sud, la Pouille et la Calabre pendant trois années, profitant avec ses compagnons des rencontres et des veillées au coin du feu de chaque soir, lot des voyageurs en transit qui meublent le temps en se racontant des histoires, souvent salaces, destinées à tromper l'ennui et la nostalgie de ceux qui sont loin de chez eux et de leur pays !Trois ans et demi de cette vie avaient donné au jeune Philippe le désir de retrouver le pays natal il prit le parti de revenir en France. Toutefois, le retard des navires de transport l'obligea à entrer au service d'un Napolitain, musicien à la cour, qu'il suivit dans différentes parties du royaume. Profitant du départ d'un gentilhomme qui se rendait en qualité d'ambassadeur auprès du roi de France, il entreprit donc, avec des compagnons, le retour, après s'être engagé comme valet d'écurie chargé de ramener à pieds, en les tenant par la bride, deux chevaux qui étaient promis au roi de France par le roi Fernand d'Aragon. Dans le voisinage de Lyon, las de cet emploi, et désireux de rejoindre au plus vite le Pays Messin, Philippe quitta ses compagnons et rejoignit la cité messine afin de s'y établir, Il traversa donc la dangereuse Lorraine de cette époque, au péril de sa vie, car il est bon de rappeler que la Lorraine était à cette époque en guerre constante avec la cité messine. Il revint donc à Metz, et entre en apprentissage chez un gros drapier : Jedier Baillat, pour y apprendre le métier de drapier et de chaussetier. Avec son patron, se rendit dans les diverses villes de foire qui existaient à l'époque, comme celles d'Anvers, de Francfort, qui faisaient alors office de centres de commerce international : nul ne doute qu'il apprit aussi, après les dialectes parlés en Italie, ne fusse que des rudiments des langues pratiquées dans ces deux pays, lisant aussi dans le texte des passages des aventures de l'espiègle « Till Eulenspiegel » et du roman de « Goupil le Renard ».Ils eussent poussé leur voyage jusqu'à Paris, s'ils n'en eussent été empêchés par les routiers et les bandits qui rendaient les routes de ce temps là fort dangereuses.

    A cette époque sévissait à Metz une épidémie qui avait obligé Jehan Gérard à se retirer à la campagne, contre la volonté de son fils qui semblait pressentir combien cette décision pouvait être funeste de conséquences. C'est donc à Vigneulles que Philippe rejoignit son père au retour de son voyage. Six semaines qu’il passa à faire la cour à une jeune fille du village nommée Zabeline (Isabelle), habitant près du village de Lessy, fille du maire « Le Sarte » et avec laquelle son père désirait le marier. Désireux, avant de se marier, d’aller accomplir le pèlerinage de Saint Nicolas de Port, pour y accomplir un vœu qu'il avait fait en Italie, il accomplit le trajet en compagnie de son père, puis revient à Vigneulles en hiver 1489.C'est à cette époque qu'il fut enlevé, après être tombé, avec son père, entre les mains de bandits de grands chemins, qui les livrèrent au seigneur lorrain de Chauvency, lequel exigea, après les avoir jetés en prison, une rançon assez conséquente (cinq cent florins d'or).Après avoir tenté, en vain, de s'échapper plusieurs fois, son père fut enfin libéré pour pouvoir aller quérir la somme, mais il s'écoula quatorze longs mois avant que le drapier messin puisse recouvrir sa liberté, malgré l'intervention du duc de Lorraine lui-même. Cette période tragique avait calmé le goût du voyage de celui qui allait, dès lors, s'établir, dans le calme relatif de la cité messine (car Metz, ville libre, avait à défendre sa liberté contre les assauts répétés de ses voisins envieux), laissant et déléguant à d'autres le soin de courir les routes. Philippe termina son apprentissage de drapier et de chaussetier et voulut trouver à son foyer le repos et les aises auxquels il aspirait : il décida donc de se marier. La mère de Zabeline l'aimait bien, ainsi que tous ces amis, comme madame Bonne, épouse du seigneur de Moulins, Pierre Baudoche, et tous appuyaient à cette union .Mais le père de Zabeline était hésitant; il aurait aimé marier son fils avant sa fille, le pays était en guerre, la maladie sévissait à l'intérieur des murs de Metz : il donna deux fois et retira deux fois son consentement. Jehan Gérard, le père, qui craignait de voir les projets d'établissement, de son fils indéfiniment, retardés s'en ouvrit lors d'un repas à un de ses amis, Jean d'Hettange, qui était marié avec une fille « du Pays Haut », laquelle avait une sœur qu'il cherchait à faire établir : il fut donc conclu conclut un autre mariage avec la fille du maire Leloup d'Hagondange pour le jeune marchand alors âgé de vingt et un ans. Philippe fut un peu mis devant un fait accompli, mais il se rendit à la décision de son père. Il se maria donc avec cette fille qu'il ne connaissait pas et épousa Mariette !

    « Les noces furent célébrées avec faste au commencement du mois de mai et y vinrent presque tous les seigneurs de Metz et beaucoup d'autres personnes, au nombre de cinq cent, qui toutes furent bien servies en vin, quoique le vin fut alors fort cher alors parce que les vignes avaient gelé. »

    Isabelle eut beaucoup de chagrin de ne pas avoir épousé Philippe, et sa mère et ses amis eurent beaucoup de regrets ! Nos bourgeois d'alors arrangeaient les mariages dans des repas intimes et c'était dans la fête où le vin et la bonne chère étaient dispensés à foison que se célébraient les noces. Philippe s'établit marchand en Pairampol avec sa femme, mais il la perdit presque aussitôt, neuf mois après son mariage, car une épidémie de peste vint ravager la ville et sa femme en fut victime. Philippe la regretta, car c'était une bonne femme et elle avait facilité ses débuts commerciaux, mais que peut tristesse contre nécessité ?Il lui était impossible de surveiller son commerce et de prendre soin de son intérieur : il songea de suite à se remarier et son cœur le ramena à Isabelle : Cette fois ci, on lui donna sa main !Philippe épousa en 1493 Zabeline, fille du maire de Lessey (Lessy).Les noces furent gaies et chacun était joyeux : « Parce qu'il n’y avait plus de guerre ni mortalité, que les vivres étaient bon marché et que l'on était au printemps où l'on se réjouit volontiers. »Quelques mois après, Philippe s'établit au centre de Metz, où il tint boutique derrière Saint Sauveur. Ils eurent beaucoup d'enfants, mais malgré les attentions constantes de ce père soucieux de leur inculquer une éducation dont lui-même n'avait pu bénéficier, il ne put empêcher la peste de lui enlever en 1507, trois de ses enfants, parmi lesquels le petit Jehan, âgé à peine de dix ans, comme il le rapporte dans son « journal ».Seuls deux de ses enfants lui survécurent. Les ateliers de Philippe prospèrent : il se rend chaque année à la foire du « Landit à Saint Denis » (foire prestigieuse, à l'époque !).Il amplifie son goût pour les voyages, allant en pèlerinage à Notre Dame de Liesse, près de Laon, en 1507, revient par Reims pour la fête Dieu, voir la procession faite annuellement, assiste au grand pardon à Aix la Chapelle en 1510, visite les reliques exposées à Trèves, Cologne etc..Il fait fructifier ses biens jusqu'à devenir un des commerçants messins les plus riches et considérés ; il s'abstient, malgré les pressions, à accepter des postes officiels, bien qu'en bons termes avec le gouvernement patriarcal de la ville : « les Paraiges. »De temps à autre, il apporte sa contribution aux finances municipales lorsque celles-ci sont dans une mauvaise passe, et quand le duc de Suffolk vient faire un séjour en bonne ville de Metz, c'est Maître Philippe de Vigneulles qui est charge d'organiser le séjour et le logement de ce seigneur et de sa suite. L'époque où vivait Philippe est une période de grande prospérité pour la bourgeoisie messine. Les dons artistiques qu'avait autrefois pressentis le chanoine de Genève réapparaissent dans les divers aspects de la vie du chaussetier messin, qui a la fierté, du travail bien fait, tant dans son côté matériel, que du côté de l'esthétisme : c'est ainsi qu'il décrit, avec force détails un chef d'œuvre de draperie fort compliquée qu'il expose devant la cathédrale en 1507.Il prend part à la vie associative, présentant et pourvoyant avec sa propre bourse à des manifestations comme des représentations dramatiques, théâtrales ou des processions religieuses ou de carnaval. Il joue d'un instrument le rebec et mentionne son bonheur de savoir jouer de cet instrument. Il dessine aussi avec un certain bonheur des œuvres dont il illustre ses écrits. C'est à lui que nous devons ce que Michelant a appelé : « La seule œuvre littéraire que puisse revendiquer la ville de Metz dans tout le cours du Moyen Âge à l'époque de sa plus grande splendeur ».

    Philippe de Vigneulles meurt au printemps de 1528, entre le 20 mars et le 12 avril : on ne connaît pas la date exacte de sa mort, mais, à la vue d'anciennes quittances et arrêtés de comptes, et compte tenu que l'année nouvelle à Metz commençait à l'élection du Maître Echevin, donc le 19 mars, on peut situer la date de son décès dans cette période. Il quittait une vie pour entrer dans l'histoire messine.  

    June 09

    Un grand arbre m'a raconté...(Les Contes de la Mutte)

    Un grand arbre m’a raconté cette histoire (Hanen Roland : les contes de la Mutte)

     

    Le feu s’assoupissait, et la chambre était noire.

    « Ce serait bien gentil de me conter une histoire »

    Dit Kate : « une très longue histoire : tu veux bien ? »

    Oh, j’aurais bien refusé, mais en avais-je les moyens ?

    C’est que Kate jouit d’un accent provençal

    Qui lui donne un parler unique, chantant, qui sent bon le santal,

    Deux jolis yeux bleus, changeants, aux couleurs de violette

    Que je qualifierais d’adorables. Il fallait m’exécuter : c’était clair !

    Et sans autrement tarder : « Il était une fois, » commençais-je,

    -Par quoi donc commencerais-je ?-« Il était un prince qui

    Etait amoureux d’un petit papillon qui, pour son malheur,

     Butinait de fleur en fleur-« les princes, m’a dit ma maman,  ça n’existe pas! 

    Ils sont tous mariés et font pleins d’enfants qu’ils n’aiment guère,

    Préfèrent les plaisirs du palais, puis partent faire la guerre,

    Avant de finir malades, las et fourbus, morts, dans des cimetières ! »

    « C’est ce que t’a dit ta maman ? En cela, elle a raison, ma chère !

    Bien qu’ayant certainement oublié de te dire, sans doute par oubli, ou perte de mémoire ?

    Deux ou trois petites choses que je connais bien d’elle, d'un temps où on l’appelait demoiselle;

    Il était une fois, donc, une femme qui avait connu un drame :

    Mariée à un riche marchand respecté, mais surtout craint de toute la ville,

    Elle vivait à ses côté sans jamais rien manquer de ce qui fait d’une femme une dame ;

     Hélas, comme l’on sait, le bonheur, s’il n’est pas toujours dans le pré,

    Le bonheur a vite fait de s’enfuir et partir en fumée ;

    L’homme tomba malade, puis mourut ! Elle avait perdu un mari, mais en plus ;

     N’avait reçu, de cette  vie, pour tout héritage, qu’une petite fille :

    Petite, certes, mais intelligente, futée, jolie et surtout bien élevée !

    Du cher disparu, il restait plus que monceaux de dettes à régler,

    Tant de choses à finir de payer que s’en était folie !

    La petite aidait du mieux qu'elle pouvait sa pauvre mère à s’acquitter de ce pénible devoir-assieds-toi donc ici,

    A côté de moi !- des gestes quotidiens, du ménage au potager, des soucis de la journée,

    Et, comme cela ne suffisait pas plus, pour améliorer l’ordinaire, la jeune fille prit du service  dans la ville d’à côté,

    Partant tôt le matin, revenant tard le soir, ne voulant pas laisser sa mère seule !

    Travail ingrat, à plus d’une heure de route à pied ! » - « ça fait loin, une heure ? »

    -« Ca dépend de ce que tu vas faire de ce temps là ! Aussi apprit-elle, avec le temps,

    À aimer ce qui fait les couleurs changeantes des saisons, au gré des bois et des champs,

    Reconnaître le nid du geai et ses plumes de dentelles, la trace du sanglier…

    Sucer le bout sucré de la fleur blanche ou rose du trèfle aux quatre feuilles

    Elle s’arrêtait de temps à autre pour cueillir en mai, les fraises des bois, aux parfums si sucrés,

    Puis, plus tard, en été, les mûres : celles  qui tâchent les doigts et le creux des mains !

    En Septembre, il y avait les champignons, les noix et les noisettes fraîches...

    Le temps passe bien vite ! L’hiver, bien froid, arrive vite !

    Les oiseaux se taisaient alors, le silence se faisait petit à petit, dans la grande forêt,

    Les arbres quittaient leurs feuilles mordorées, un peu comme à regret

    Le vent commençait à souffler : houu…houuu ! » « -Il y avait des loups ? »

    -« Des loups, il y en a partout ! Heureusement, pas beaucoup !

    Au milieu de cette forêt- là, Juste à mi-chemin de la longueur de son trajet,

    Il y avait le grand tronc élancé, qu’on voyait de loin, d’un vieux chêne, le roi de la forêt :

    Avec le temps, cet arbre-là était devenu son ami et elle avait pris l’habitude

    De faire une petite halte pour  rêver et se confier à celui qui était devenu son seul ami, qui savait si bien l’écouter

    Elle lui confiait ses petits soucis, ses joies, ses peines, ses rêves, un peu, aussi !

    Lui racontait comment s’était passé sa journée, et le grand arbre hochait alors sa cime,

    Montrant par là qu’il opinait aux histoires, aux petits secrets qu’elle voulait bien lui confier !

    Elle n’oubliait jamais de le saluer, même quand elle n’avait pas de temps et passait, pressée…

    Effleurant, en passant, son grand tronc de sa main chaude, affectueuse !

    Un jour, alors qu’elle arrivait en vue du géant de cette forêt,

    Il commença à pleuvoir ! La pluie tombait si drue, -comme à Gravelotte-, qu’elle dut courir

     Et se plaquer tout contre le tronc  rugueux du grand arbre

    Pour éviter que les grosses gouttes  n'écrasent trop ses cheveux et ses joues mouillées !

    L’oreille posée contre l’écorce du vieil arbre elle entendit alors une petite voix lui parler entre les gouttes :

    « Il sera bientôt temps de nous quitter, petite amie : des gens sont venus me voir

    Je sais que le prince de ces lieux veut se faire construire un bateau en Rimport

    Pour amener sur l’eau, sa minette, son sel, vers Trèves et Cologne ; aussi, écoutes bien

    Puisque de moi, tu as toujours pris soin, balayant de mon tronc, de mes racines,

    Avec tes mains, brindilles sèches, feuilles, mousses et fleurs qui s’accoquinent,

    Je vais te confier un secret, afin de pouvoir, -une dernière fois- t’aider :

    Ce bateau, une fois construit, écoutes bien, sera comme soudé à la terre :

    Fais-toi de moi reconnaître et il pourra bouger !

    Là-dessus, la pluie soudaine cesse de tomber, le ciel redevient clair et la petite se demanda si elle n’avait pas rêvé tout ça !

    "J’ai certainement rêvé", se dit-elle : "les arbres ne savent pas parler, même si cet arbre est mon meilleur ami

    Bah ! Demain, nous parlerons de tout cela : je dois être bien fatiguée !

    N’empêche : ce serait bien si tu pouvais parler! Tu en aurais des choses, toi aussi à me raconter !

    Puis elle caressa le tronc, saisit son baluchon et courut chez elle !

    Le lendemain…-Cesse donc de bouger et de t’agiter ainsi ! »- « Dis, c’est vrai, qu’il va mourir, le grand arbre ? »

    « Mais non, un arbre ne meurt jamais, sauf tout à la fin, (et encore certains finissent, comme celui-ci, par devenir des livres !...)

    Quand il ne part en fumée, après avoir vécu d’autres vies, comme celle de meuble, de bois de charpentes, de planches et j’en oublie !

    Le nôtre était donc destiné à faire un beau navire, qui irait comme disait Ausone : «  danser sur la Moselle ! »

    « -C’est un danseur, Ausone ? » -« Non, un poète : je te raconterai cela une autre fois ! »-

    Le lendemain, disais-je, la petite fille s’arrêta de nouveau le soir auprès de l’arbre : « imagines toi, lui dit-elle, hors d’haleine, imagines toi qu’hier, j’ai fait un bien mauvais rêve ! J’ai rêvé qu’on devait t’abattre ! Mais ce n’était là qu’un rêve, n’est ce pas ! Je suis sûre et certaine qu’il ne t’arrivera rien : avec qui donc bavarderai-je, si tu devais disparaitre ? »

    Mais lorsque deus jours plus tard, en rentrant chez elle, quand elle essaya de voir son ami de loin, elle ne le vit pas elle courut et constata que ce que le vieux chêne avait prédit était arrivé :

    Les bûcherons avaient, le matin même abattu le grand arbre,

     Coupaient les grosses branches qu’ils entassaient méticuleusement en grands tas rectangulaires sur le côté du chemin 

    Il ne restait plus, au milieu de la clairière, qu’un grand trou vide, là où étaient autrefois les racines….

    Pour rappeler à tous qu’il y avait eu, un jour, en ce lieu, là , le trône du roi de cette forêt-là !

    « Tout roi qu’il était, il avait fini sa vie première, face contre terre » :

    «  Quel que soit le trône, on finit toujours par se retrouver à terre ! », se dit-elle, en caressant tristement une dernière fois le grand tronc de cet arbre !

    Elle repartit vers son village, avec un sentiment de grand vide en elle : elle avait perdu son ami : désormais avec qui parlerait-elle ? »

    -« C’est triste de perdre un ami ? »-« Quelquefois, les amis se perdent eux-mêmes, en voulant t’aider, tu sais ! Ils veulent bien faire et ne sont pas toujours bien compris : la vie est faite comme cela ! On rencontre des gens, certains disparaissent, te croisent, et, quelquefois, sans savoir, d’autres apparaissent..Certains réapparaissent ! Ne sois pas triste, je continue :

     Le soir venu, elle pu constater que le village était envahi par toutes sortes de gens de divers métiers :

    Charpentiers, menuisiers, scieurs de long et bien d’autres, dont le nom ici m’échappe ; tout ce beau monde cherchait à se loger

    Et sa brave mère mettait un dernier coup, nettoyant les chambrettes d’une petite maison blanche qu’elle allait louer pour bien plus que trois sous !

    Pourtant, ce soir là, la maison ne retentit pas, comme à l’habitude,  de chants joyeux : la petite fille était si triste qu’elle ne cessait de penser au sort de son seul véritable ami :

    Que le chemin allait lui paraitre long et triste maintenant !...

    Tout ce que l’arbre avait prédit se réalisa :

    Trois jours plus tard, le chantier débutait : on sciait, rabotait, ponçait, ajustait, clouait…Pfff ! Ça travaillait toute la journée

    Et la petite pu bientôt voir s’élever, près du grand fleuve, un fier bateau qui s’érigeait, sentait bon le bois et s’embellissait sous le soleil chaque jour d’avantage !Trois grands mois !

    Puis vinrent des peintres, destinés à  donner une dernière main à l’ouvrage. C’était maintenant écrit : le bâtiment aurait pour nom «Fabert », celui d’un grand général ! Le jour vint où tout fut enfin prêt : une musique militaire, qui avait fait le déplacement, donna un concert « royal » : le prince était annoncé ! Le baptême et le voyage inaugural devaient avoir lieu le lendemain matin et la population avait été invitée, sur un roulement de tambour du garde champêtre, à honorer de sa présence, la fête ! Car ce jour là serait chômé et bien arrosé, foi de monsieur le Maire !...

     Et quand je parle d'arrosage,...

    Il a plu beaucoup, ce soir-là et le gros trou où logeaient les racines de l’arbre fut bientôt tout rempli d’une eau venue du ciel ! D’ailleurs, tu le connais, toi, ce trou : il existe encore aujourd’hui : on l’appelle la mare de la demoiselle ! »-« Elle s’appelait comment, la demoiselle ? »- « Chut : ça c’est un secret que j’ai juré de ne jamais révéler à personne! »-« Mais à moi, tu le diras, dis ? » -« Si tu es gentille, tout à la fin ! »-« Les filles sont toujours gentilles ! »-« ça, c’est encore à voir : à la fin, je te dis ! »

    … « Une foule immense s’était rassemblée pour la mise à flot : chacun avait mis ses beaux habits du dimanche, de nombreux marchands avaient installé leurs étaux garnis d’un nombre incalculable de nourritures et de mets;les fruits de toutes sortes se vendaient, à la grande satisfaction des habitants de la région !Il y avait même des artistes qui avaient monté une scène et donnaient de petites représentations théâtrales !On n’attendait plus que le prince qui, enfin, arrivacomme prévu, entouré d’une impressionnante suite ! Il y avait tant de monde dans cette foule, qu’on n’aurait pu y glisser le chas d’une aiguille à repriser !

    « C’est quoi, une aiguille à repriser ? »-« Une chose qu’aujourd’hui les gens ont oubliée : un outil qui permettait de raccommoder le trou d’un habit : aujourd’hui, les gens ne savent plus ! Ils mettent, puis ils jettent,...comme  ils ne savent plus combler les trous qui les séparent : c’est ce que l’on doit appeler le progrès, hélas ! …-« Moi, je ne te jetterai jamais »-« je sais, petite fille, je sais !...Je sais qu’un jour les petites filles grandissent, partent faire leur vie,se marient et qu’elles vont oublier ! »-« Moi, je veux me marier avec toi, quand je serai grande ! »-« Alors,pour cela il faut d'abord apprendre à devenir une grande fille, m’écouter et me laisser finir mon histoire, car il se fait tard :

    …La foule s’était rassemblée sur le port et les ouvriers commençaient à s’arquebouter pour pousser le navire vers les flots du grand fleuve, mais, surprise, leurs efforts n’y faisaient rien : il y avait comme un sort ; le navire ne bougeait pas d’un centimètre ! La pluie, qui était tombée la veille avait détrempé le terrain et ils glissaient, ces gens, glissaient, ne trouvant nulle part assez d’appui pour que leurs efforts aboutissent ! ils finissaient tous par se retrouver à terre, couverts de boue, à la grande joie des spectateurs qui accompagnaient leurs tentatives de cris d’encouragements, héla, inutiles !Le prince s’enquit de se qui se passait et demanda à ce que des volontaires veuillent bien aider les professionnels, qu’ils seraient récompensés de leurs efforts !Tout ce beau monde s’y mis : forts paysans, moines futés, rusés commerçants !Hélas, sans plus de succès : aux rires taquins du début, succédèrent des sifflets moqueurs !  « Votre majesté, dit le maire au prince : vous m’en voyez désolé, mais je pense qu’il va falloir reporter la chose à un autre moment, après avoir résolu cet incident technique » !  « Voyons, dit le prince : toute peine mérite salaire : doublons la prime pour effacer l’écueil » !Les plus forts se proposèrent : même les lutteurs de foire s’y mirent, toujours sans succès, hélas, et tout le monde fut bientôt découragé et… le prince… bien embêté !La petite fille, au premier rang de la foule, se souvenait de ce que lui avait dit le grand arbre : elle avait observé, longtemps !Enfin elle se décida et elle s’avança, sous les quolibets d’une presse qui lui demandait « de ne pas gêner ceux, qui, en somme, devaient résoudre le problème » :« Allez, petite, dégage ! », lançaient quelques-uns des spectateurs !« Laissez-la », s’esclaffaient les autres : « si elle réussit à faire bouger cette chose, je mange mon bonnet », dit un autre ! »Sire, dit le maire au prince : donnez ordre aux gens de service de faire déguerpir la jouvencelle : elle ne fait qu’exciter ces gens, et une foule qu’on excite »… !« Que je sois en crapaud transformé, si cette petite grenouille réussit là où tous les autres ont échoué, répondit le prince : laissez-la donc continuer ! J’offre une forte récompense à celui qui réussit à mettre ce navire à flots »

    -« Dis : pourquoi il la traite de grenouille ? »-« Peut-être parce qu’il était mal élevé, ou peut-être plus simplement courroucé, énervé ! Peut-être aussi parce qu’elle avait de grandes jambes comme toi, qui sait !

    ...La petite s’approcha du grand bateau en murmurant : c’est moi, grand chêne : tu me reconnais ? Les voisins du village de sa mère protestaient contre les quolibets et disaient : « laissez donc la faire : c’est une bonne fille, gentille, polie et elle n’est pas bête non plus : laissez la donc essayer : elle pourrait vous surprendre » !...« Laissez la continuer", somma l’intendant du prince: "maintenant qu’on y est »…La petite fille s’approcha encore plus près de son vieil ami, à présent raboté et poli ; elle reprit : « c’est moi, la petite fille : tu me reconnais ? »D’émotion, elle parlait si bas qu’aucune de ses paroles n’était compréhensible !Les spectateurs suivaient attentivement les évènements pour voir ce qui allait arriver ; la petite fille s’approcha davantage et caressa de ses douces mains ce bois qui sentait si bon, la lisse paroi du bateau et redit : « c’est moi..Tu te souviens ? Je suis venu vers toi, comme promis !»Alors, à peine eut-elle prononcé ces mots qu’eut lieu un grand miracle : Le bateau se mit tout seul en mouvement et glissa sur l’argile, pénétra dans l'onde  jusqu’à ce qu’il vogue doucement sur  l’eau !

    La joie, alors, éclata !Tous admirèrent cette jeune fille qui avait réussi là où tous les autres avaient échoué et le prince la fit appeler pour lui demander ce qu’elle désirait en récompense ;

    La petite lui raconta son histoire : l’histoire de son amitié avec le grand arbre et aussi comment celui-ci avait voulu l’aider, elle et sa maman; le prince était charmé par cette fille humble et modeste ; il la récompensa si richement, que, depuis ce temps, elle vécut heureuse et sans souci avec sa mère !...

    Il se dit même qu’il fut tant charmé.. »

    -« Qu’ils se marièrent et eurent beaucoup d’enfants ? »-« Où a tu vu que les princes se marient, toi ? En plus, avec des roturières ? Non, il se dit, qu’avec le temps, il s’est changé en crapaud, et qu’il vit dans la mare du grand arbre, attendant qu’une grenouille veuille bien vouloir s’y arrêter ! Tiens : tu l’entends appeler ?...Tu dors, dis ?... Tu dors ? »

    -« Tu sais, je crois que j’aimerais bien être une grenouille...Il s’appelait comment, le prince, dis ? Et la demoiselle ? »

    «  Chut, je t’en ai déjà trop dis ! Demain, je te dirai…demain….

    La demoiselle aux jolies prunelles s’est endormie et moi j’ai repris mon livre :

    "Croisant haut ses jambes gainées de bas nylon,

    La chère Cendrillon se moquait bien de l’hiver,

    En rôtissant au feu sa pantoufle de vair…"

     

    …Un conte pour les grands, où les crapauds se transforment en princes à force de baisers charmants de bergères amoureuses….

    May 28

    Le sorcier malgré lui (Les Contes de la Mutte)

    Le sorcier malgré lui. (Les contes de la Mutte)

      Dans le petit village de Plappeville, dans le pays messin, vivait une brave femme, connu sous le nom de Marguerite. En disant une « brave femme » je ne me fais que l'écho de tous les gens du pays. Très à l'aise avec tous, charitable et secourable aux malheureux, elle fréquentait assidûment les offices de la petite église de Sainte Brigide, se confessait souvent auprès du curé de Saint Symphorien, abbaye à laquelle dépendait la paroisse et chaque fois, au sortir de l'église, allait prier sur la tombe de son pauvre mari défunt.

    Tout plaidait donc en sa faveur et on lui aurait donné le bon Dieu sans confession.

    Mais il ne faut pas se fier aux apparences, comme le montre la suite de cette histoire.

    Un samedi soir que dame Marguerite, après qu'elle ait passé la journée avec Jean Colliger le tailleur de Gorze, un joyeux compère un peu bavard, elle maugréa en voyant que l'ouvrage qu’elle lui avait commandé n'était pas terminé et qu'il faudrait, après le souper, encore au moins de deux à trois heures pour en venir à bout. Elle domina néanmoins sa mauvaise humeur et dit tranquillement à Colliger : « Jean, je serai obligé de sortir tout à l'heure et tu n'auras pas fini pour ce moment-là. Si tu trouves qu'il est trop temps pour retourner à Gorze, tu pourras coucher ici. Il y a dans la grange du bon foin et la nuit est tiède. Seulement, tu garderas bien la maison, car je ne rentrerai très probablement qu'assez tard. »

    Cette sortie tardive de la patronne n'étonna nullement le tailleur ; elle pouvait aller à une veillée dans un village voisin, vers Lorry ou bien encore Lessy ou ailleurs, car elle avait de la parenté et des connaissances un peu partout dans le Val de Metz.

     Mais ce qui le surprit, ce fut l'air mystérieux avec lequel la Marguerite fit ses préparatifs qui ne comportaient pourtant pas qu’un simple « bagage ».

    Elle s'enferma dans la cuisine, et Jean l'entendit aller et venir, ouvrir et fermer le buffet en faisant le moins de bruit possible…

    Très intrigué et surtout très curieux, comme le sont d'habitude ses pareils, il chercha à voir. Une fente de la porte lui vint fort à propos en aide. Justement la Marguerite prenait sur le coin d'un rayon, près de la cheminée... Un petit pot ; elle l'ouvrit avec précaution, et l'indiscret vit qu'elle en retirait quelque chose de gras, comme une sorte de pommade, avec quoi elle se graissa sous les aisselles, au pli des coudes et du jarret... Puis, il ne vit plus rien.

    Qu'était-elle devenue ? Elle était peut-être sortie par l'autre porte, celle de l'allée... Craignant d'être surpris aux aguets, il revint à sa besogne, qu'il expédia aussi vite qu'il pu. Mais sa curiosité était loin d'être satisfaite.

    Son ouvrage terminé il voulut se rendre compte par lui-même de ce qu'il avait vu. Après s'être assuré que la Marguerite était réellement sortie, ainsi qu'elle l'avait dit, il entra à la cuisine. Rien n'y paraissait dérangé ; seulement des bandes de lard, les chapelets de saucissons, et quelques jambons au lieu d'être à leur place, suspendus dans la vaste cheminée, en avait été décrochés et se trouvaient soigneusement rangés sur le foyer. C'était cela que faisait la bonne ménagère quand Jean Colliger l'avait entendit remuer ; mais il n’y fit  pas grande attention. C'était le pot de pommade qui le préoccupait plus. Il chercha et le retrouva sous la cheminée, derrière de la vaisselle.

    L'idée lui vint -- idée vraiment diabolique -- d'essayer sur lui les effets de cette drogue ; il fit ce qu'il venait de voir faire à la Marguerite. Facétieux et incrédule, il riait et goguenardait, quand il se sentit bientôt légèrement soulevé de terre. Alors il rit jaune et eu un peu de frayeur. Il chercha à se retenir à quelque objet et à s'y retenir. Une machine à carder la laine, comme s'en servent les matelassières, se trouvait seule à sa portée. Il ne plus qu’en saisir par le manche le peigne mobile de la carde, qui lui resta dans la main.

    En même temps son ascension continuait. Il comprit pourquoi la cheminée avait été débarrassée de ses fumaisons et comment il fut si vite en haut, au clair de la Lune. Décontenancé un instant, il reprit tout son sang-froid et fit contre mauvaise fortune bon cœur. Armé de sa carde, il planait doucement dans l'air, et cela lui faisait éprouver une sensation des plus agréables. Un silence profond régnait dans la vallée et sur les hauteurs. La Lune apparaissait parfois dans une éclaircie et lui  indiquait qu'il se dirigeait du côté d'entre-deux eaux  et Lorry. Mais il n'alla pas si loin. Arrivé au-dessus de la croix Médard, le rendez-vous habituel des sorcières et sorcier de Plappeville, il se sentit descendre, et la première chose qu'il vit, ce fut la Marguerite, désenfourchant son manche à balais.

    -- tiens ! Jean Colliger!... S'écria-t-elle toute joyeuse ; tu es donc de la confrérie ? Pourquoi ne pas me l’avoir pas dit ! Nous aurions fait route ensemble...

    Jean fut tout ébahi -- on le serait à moins -- en rencontrant en semblable compagnie dame Marguerite, la femme si pieuse, si honnête, si estimée, qui, par ses mérites, sanctifiait tout le pays. Mais, avec sa jovialité coutumière, il se ressaisit instantanément et prit bravement son parti de ce qui allait arriver, ayant compris, depuis sa sortie de la cheminée, que le sabbat serait au bout de sa pérégrination. Il n'y aurait pas été si on le lui avait proposé, mais puisqu'il était sans l'avoir voulu, il ferait comme les autres. Conduit par la Marguerite, qui paraissait être une habituée de ces bals diaboliques, il alla à l'assemblée, qui se tenait dans une carrière bien gazonnée, comme il convient à une fête champêtre. Il fut favorablement accueilli par tout le monde. N'était-il pas présenté à l'honorable société par une sorcière de marque ? Il fit tout son possible pour se conduire convenablement, de manière à ne pas trop provoquer les attentions des initiés.

    Après les simagrées d'usage et la ronde infernale, Satan prit enfin sa place d'honneur et chacun du aller à la queue leu leu, comme à l'offrande, présenter son « humble hommage. »

    On sait en quoi il consiste :… Satan, grave et majestueux, l'appendice caudal relevé comme celui d'un matou, reçoit, sans broncher, le... « Baiser de paix » de la noble société. Quand vint son tour, Jean ne put réprimer un mouvement de répugnance et, au lieu de ses lèvres, ce fut un violent coup de carde qu'il appliqua.

    À cette sensation désagréable, piquante et écorchante à la fois, le diable fit une affreuse grimace, qu'aperçurent bien ceux qui étaient devant lui, et, sans retourner la tête, il dit d'une voix sévère : « toi, Jean, on voit bien que tu es encore un novice. Tâche, pour la prochaine fois, de te faire plus proprement raser la barbe... »

    Jean appliqua un nouveau coup, puis un troisième, qui fit rugir de douleur le diable dont le postérieur était devenu tout rouge !

    Satan lâcha un gros pet, qui éclata la roche !

    Au même instant, un coq chanta dans le lointain, et toute la diablerie s'évanouit d’un seul coup, comme par enchantement...et il ne resta plus, à la place, qu’une source… ferrugineuse, qui suintait de la roche éclatée et que l’on connaît aujourd’hui encore sous le nom de « bonne fontaine… ».

     

    May 16

    Comment Divodurum devint Metz : Metius Horacius !

    Les trois fautes de Metius… (Les contes de la Mutte)

    S’il est une chose qui heurte bien le Messin, c’est la façon dont les gens du pays de France ont l’habitude de nommer la cité pucelle : Metttss, disent-ils, comme avec un plaisir évident à germaniser le nom de cette ville ; si, au Moyen-âge, le nom de Metis, puis de Mets était bien réel, il faut dire qu’en ce temps là, la ville natale d’un des plus grands poète français, Verlaine, était gérée comme une république , mais faisait partie intégrante de l’Empire Romain germanique, que « les noms », à cette époque là, commençaient à se découvrir des noms de famille ; tous ces noms ne s’écrivaient pas alors, comme aujourd’hui, car la frontière des mots n’existait pas encore, même en ce pays qui s’appelait « la France », du nom des francs, le prénom Bernard, par exemple, tel qu’on le connait aujourd’hui, s’écrivait alors Bärn’ hard et signifiait « fort comme un ours » !

    D’ailleurs, ton prénom Roro, c’est un diminutif de Roland ! Oui, le neveu de Charles-le-magne (Charles(le fort, le vaillant) le grand), qui fut le plus grand empereur d’Europe en ce qui concerne l’étendue des pays qu’il eut sous sa couronne, eh bien le nom de son neveu signifie « Hro Land », « gloire de ma terre » ! Tu peux constater, roro qu’il ne te reste plus qu’à devenir un « héros » pour connaitre la gloire ! Les Louis s’appelaient Lewis, parce que le mot se prononçait ainsi ! Il en est de même pour nombre de nos prénoms d’aujourd’hui, comme Gérard (guerrier hardi), Albert (Albertus : éminent par sa naissance), Laure vient de « aura » (le souffle léger), Adélaïde ou Adèle, voire Adeline  (fille illustre, noble) etc.…

    Mais, je m’égare : Metz, ce nom, lui, vient d’un prénom : Metius ! (on prononce Messius, car c’est un prénom  latin !) Les Messins sont revenus à la prononciation des origines, après le siège de 1870, pour marquer leur « résistance à une annexion qui avait été décidée par les députés français de l’époque, de même qu’ils adoptèrent aussi à la même époque et pour les mêmes raisons une croix que l’on connait aujourd’hui, sous le nom de « croix de Lorraine, mais qui n’était que croix d’Anjou à l’origine » !

    Mais comme dirait Jeanne, revenons à nos moutons Metz, appelée « Divodurum* » à l’époque (« *la ville aux deux rivières » : Seille et Moselle), capitale des Médiomatriques, un peuple celte de la Gaule-Belgique, était, depuis des lustres, connue pour le sel gemme que contenait la rivière Seille et le commerce, avec les peuples grecs et romains avait attiré un grand nombre de gens qui trouvaient là, dans cette région de marécages, matière à commercer ! On sait même aujourd’hui que cette exploitation du sel date depuis bien plus longtemps encore, du temps où régnait alors dans cette région, comme dans toute l’Europe, le peuple des Ligures, celui  dont le Dieu était un dragon cracheur de feu !...

    « 8 avant J.C. : le maître est mort ! Quintus Horatius Flaccus repose désormais aux côtés de son ami Mécène auprès de qui il est enterré !  Je devrais me réjouir, moi, Metius, parce que cette mort me rend, à compter de ce jour, moi le citoyen de Rome : « un homme libre », mais…peut-on être « libre » quand on a connu Quintus Horatius Flaccus ? Surtout quand on sait que celui-ci a fait de vous, du petit gaulois Médiomatrique que vous étiez alors : otage de Labienus après la prise de la grande ville de Divodurum, un fils adoptif?

    Loin de se conduire en maître despote, il s’est conduit en professeur, m’initiant patiemment aux joies de la langue de ce pays, mais aussi au grec, à la poésie, mais n’oubliant pas de me former aux subtilités, toutes romaines, de la politique, aux rigueurs de ce que doit être le commandement d’une ville qui se targue du titre de : « Socia Civitas », titre envié par tant de villes de l’Empire !

    Mais ma peine est atténuée, parce que, je sais que bientôt je vais revoir mon pays natal, ceux qui restent ma vraie famille, et Nanine, ma douce et tendre Nanine : celle qui m’a fait connaitre le parfum des fleurs, celle qui est pour moi bien plus qu’une sœur : elle ne le sait pas encore, mais moi je bous d’impatience à la pensée de me retrouver en face d’elle, d’en faire une femme, ma femme et de faire son bonheur !

    Je reviens par la grande porte : décurion de l’empire, chargé par Auguste lui-même de réorganiser la ville et de construire le plus grand amphithéâtre des Gaules romaines, d’ouvrir des voies de communication allant de Divodurum à Augusta Treverorum*(Trèves),  Argentoratum, Moguntiacum, Scarpone, et de consolider les voies médiomatriques existantes avec bien d’autres villes encore. Beaucoup de travail et de responsabilités !

    Moi, qui  rêve de faire de ma ville l’égale de Lugdunum, une ville aux quartiers bien alignés, une ville entrée de plein pied dans la civilisation, dans la paix et versée dans les arts !

      Pour m’aider dans cette tâche, l’empereur m’a autorisé à prendre la suite de mon père naturel : Végesonius, le premier magistrat Médiomatrique de cette ville, à la tête de la 21ème légion  dite légion " rapax ", composée de gens de la populace, digne de son surnom, autant par ses instincts pillards que par son entrain : créée et réorganisée par Auguste, après le désastre de Varus, elle était une de ces huit légions cantonnées sur les bords du Rhin, chargées de défendre les frontières de l'Empire. Je devenais donc ainsi, par le fait de cette nomination, un pion essentiel du bouclier sur l’échiquier de Rome !...

    Les premiers temps s’avérèrent très durs : l’éloignement avait été loin de faire perdurer les liens familiaux : loin des yeux, loin du cœur ! Je n’existais plus, même plus dans les souvenirs et je n’étais plus perçu que comme un gêneur, un concurrent de plus : pire ! Le représentant de ceux que certains considéraient, ici, comme un envahisseur !

    Aussi, ma première tâche fut de rassurer, malgré la peine que j’avais au cœur : ma douce Nanine, ne m’avait pas attendu : elle m’avait même complètement oublié ! Elle avait été mariée, le temps de mon absence et avait donc un mari et des enfants ! Je portais longtemps cette blessure à l’intérieur de moi-même, me jurant bien de rester inconsolable jusqu’à ce que, vaincu, fatigué par les pressions de mon entourage, je décide de prendre date pour un mariage raisonnable, qui ferait de moi un « pater familias » et non plus un gendre à conquérir….

    Ah, il fallait les voir défiler, les matrones et les pères : tous ceux là n’avaient qu’un but ! Plaire, avoir place à côté du pouvoir ; et pour cela, ils n’hésitaient pas, eux aussi à mettre en avant leur progéniture : pensez donc : un des fils adoptif d’Horace-le-poète, un des favoris de Rome !

    Je les regardais défiler, comme je regardais défiler les esclaves ! Eux aussi, étaient victimes de leur paraître ; je savais bien que ce n’était pas moi-même qui les intéressais : c’était ma fonction qui les faisait s’émerveiller quand je leur contais comment et quelle vie avait été celle de Quintus Horatius Flaccus, né en 65 av. J.-C. ; comment, fils d'un esclave affranchi, il était venu suivre des cours à Rome avant de se rendre à Athènes pour y étudier la philosophie et la poésie grecques. Comment, revenu en Italie, il s'était alors engagé dans l'armée républicaine après le meurtre de Jules César ; son ascension sociale, puis sa chute, quand, nommé tribun, c'est-à-dire officier commandant une légion, il avait alors participé à la bataille de Philippes, qui avait vu la défaite des républicains face à Antoine et à Octave, le futur Auguste. Il avait alors  bénéficié d'une amnistie par la suite, était revenu à Rome  consacrer son temps à l’écriture et à la poésie.
    Remarqué par Virgile, qui appréciait ses œuvres, il fut introduit par celui-ci auprès de Mécène, politicien influent, protecteur des artistes et ami du futur imperator ; Mécène, non content de faire pénétrer Horace dans les milieux politiques et littéraires, lui avait fait don également, en 33 av. J.-C., d'un domaine où il pouvait se retirer, quand il le jugeait utile, loin de l'agitation romaine, pour se consacrer entièrement à son art et se consacrer à former des jeunes gens à  ce qu’il appelait les seules vraies richesses de la terre ! Oui, quand je faisais les éloges de mon père adoptif, ces gens là n’écoutaient pas ce que j’essayais de leur faire comprendre : que la seule véritable richesse, c’était cette terre qui les avait vu naître, qu’ils se devaient d’aider Rome, parce que Rome les aidait à ce que cette terre reste la leur à tout jamais….Non, eux, ils étaient intéressés par des postes pour placer au plus haut leurs enfants ! Et j’étais toujours Metius-le-sans-foyer, celui qui passait ses heures et ses jours à construire, à faire extraire aux six mille hommes sous mon commandement :
    centurions, soldats, vexillaires et auxiliaires, tous affectés à ces carrières
    , ces pierres dites " grandes oolithes blanches " des carrières de Norroy, près de Pont-à-Mousson, qui servirent d'ailleurs également, plus tard, à la construction de l'aqueduc de Jouy.

    J’avais fait vœu de raser la vieille ville, tout en conservant les temples dédiés à Epona, la protectrice des chevaux, car je savais que mes compatriotes n’auraient pas supporté que l’on balaye du revers d’une main « sinistra* » (*gauche) le culte d’une déesse qui était le fondement même de la civilisation médiomatriques : ceux-ci étant les meilleurs et plus recherchés cavaliers de l’Empire !!

    Bien sûr, il y eut des pleurs et des jérémiades, lorsque j’avais décidé de déplacer vers le lieu dit des « sables blonds » toute cette population avant que de dresser les plans carrés des nouveaux quartiers et temples dédiés à Diane, Vulcain, et ainsi que me l’avait conseillé Auguste : Dionysos, le dieu de la vigne ! Parce que j’avais remarqué qu’ici, sur les coteaux caressés par les caresses d’Apollon, le raisin donnait ici des fruits gonflés et prometteurs auxquels il n’était pas nécessaire d’ajouter du miel pour venir vous chatouiller le palais!

    Mes jours étaient bien occupés et mes nuits encore plus, toutes consacrées à la fille de Jupiter Capitolin : Aphrodite, la bien nommée ! Je noyais mes fatigues et mon chagrin avec toutes sortes de muses blondes rousses ou brunes, et je maudissais chaque soir celui qui m’avait volé « ma » si douce Nanine ! J’avais tout imaginé, pour tenter de la reconquérir : faire passer de vie à trépas cet impudent qui avait osé porter la main sur celle que je désirais le plus au monde, me noyer dans un lac, pour plaider ma cause au dieu des enfers dans un lac semblable à celui de Rome : « lacus Curtius »dans lequel, déjà, quelques temps auparavant, un Metius s’était noyé pour le plaisir de Rome, après avoir enlevé les sabines ! Oui, j’aurais pu, mais je ne pouvais faire subir à celle que j’aimais, le spectre d’un spectacle qui aurait changé cette fille si gracile en veuve enragée et déterminée à se venger !

    La situation était, je le pressentais, sans espoir ! Il fallait me contenter de suivre de loin et protéger cette femme que Cupidon me désignait sans n’avoir jamais, auparavant décoché sa flèche contre elle !

    Cupidon, contemporain de Chaos et de Cronos ne me laissait, pour atténuer ma peine, que le culte dédié à Aphrodite pour atténuer mes blessures !

    Aphrodite est déesse de beauté, la séduction, la grâce, la tendresse ; Eros, lui, n’est que fils de Poros*(*l’expédient) l’enivré qui s’est un jour accouplé avec Pénia*(*la pauvreté) : leur enfant est perpétuellement en quête de quelque chose qui lui manque, même si, comme son père Poros, il trouve toujours le moyen d’atteindre son but !

    Et j’étais cet enfant là : j’étais en quête perpétuelle de cet Amour qui m’avait été ravi !

    Et je finissais souvent mes nuits par des soupirs pleins de regrets : jamais je n’aurais du quitter ce pays : à quoi me servent donc tous ces pouvoirs que l’on m’a fournis si je ne peux accéder à la seule chose à laquelle j’aurais voulu ne jamais faire concession ?

    A force de soupirer, et de me lamenter, un bruit a commencé à courir …Chacun se mit à chuchoter : « Metius, le grand Metius, celui qui a fait construire le plus grand amphithéâtre des Gaules, Metius pleure… seul, le soir, …comme un bébé ! Et il se dit que celle qu’il aime habite du côté de Jouy ! Il se dit aussi qu’il envisage de faire un pont au dessus de la Moselle pour pouvoir, le soir, être, d’un saut de cheval, sous les fenêtres de sa bien-aimée et la supplier de lui ouvrir sa porte! »

    Et c’est vrai que je me dépêchais de finir ce travail destiné, non pas à éviter le passage des ponts de la Moselle des marécages, mais à ravitailler en eau saine la basse ville, afin qu’Auguste lui-même puisse assister, lors de l’inauguration du grand amphithéâtre bâti sur l’ancien théâtre d’Arénas,  aux spectacles nautiques qui s’y dérouleraient, spectacles, à mon sens bien plus réjouissants et dignes de notre grande cité,, plutôt qu’à la mort d’hommes ou d’animaux, spectacles bien plus communs, ordinaires et vulgaires! Je nommais le mari de Nanine à un poste d’entretien sur le limès, afin de couper court aux bruits !Mon cœur continuait encore à saigner, mais il saignait sans bruit, et je me tuais à la tâche pour n’avoir pas un seul instant à moi, un temps où les rêves m’auraient, telle Psyché, présenté deux sœurs ! Mais Psyché est toujours la plus belle, quoiqu’ inaccessible, emportée par un monstre, dans un palais magnifique fait tout d’or et de marbre !

    Le soir, ayant les traits d’Eros, je me couche auprès d’elle, mais elle ne peut me voir, me l’ayant expressément demandé ! Ce rêve finit comme un cauchemar, car elle n’y tient plus : elle veut me voir grâce à une lampe qu’elle a dissimulé ! Et elle découvre un bel adolescent, Eros, à la place de moi-même, qu’elle ne peut oublier et, à compter de ce jour, elle subit mille tourments… et moi mille cauchemars : je ne dors plus, n’ayant pas envie de revivre mille fois un supplice bien plus dur que celui qu’endura Tantale quand il  osa voler l’ambroisie à la table des Dieux !

    Je me tue à la tâche ! L’eau des sources parvient ainsi aux fontaines, apaisant de leur eau fraiche une soif exigeante !

    Les gens, à compter de ce jour là, eurent tôt fait de se rendre compte des bienfaits que leur apportait cette eau là : bien moins de maladies, bien moins de fatigue pour trouver de quoi couper le vin de Moselle, et, surtout des thermes aux eaux fraiches et transparentes, en pleine ville !

    ..Quand Auguste, le grand Auguste vint à Divodurum, loger dans ce qui fut l’Oppidum, il lui fut fait par tous, tant de louanges de ma personne, qu’il autorisa, sur le champ, à ce que la nouvelle ville prit le nom de son artisan et fondateur : Divodurum avait laissée la place à Metis, la ville de Metius !

    La volonté d’Auguste avait fait d’un prénom, un nom ! Mon nom !

    ….

    Il se dit que, plus tard, Metius s’employa à entourer la ville avec de solides remparts, qu’il y fit emmurer, comme l’exigeait les dieux de l’époque, une pucelle, afin qu’elle devienne « cité imprenable par ses ennemis ! »

    D’autres m’ont dit, qu’inconsolable, il y avait fait emmurer sa belle, celle qui l’avait oublié, alors qu’en réalité, elle l’aimait tant, qu’elle était toujours restée demoiselle, jusqu’à ce qu’un jour, Jupiter prit son Amour en pitié et la transforma en un beau fruit, plein de parfum et d’odeurs : la mirabelle !

     « Ayant cédé au mariage, elle n’avait, malgré tout, jamais cédé sur son pucelage » et était restée fidèle à son impossible  Amour !

    Il se dit aussi que quand Vulcain eut vent par Eole de tout ce chagrin, il fit trembler la terre, de Genève à Virodunum, ce qui fit s’écrouler les arches d’un Pont peut-être un peu trop vite construit et Jouy devint depuis ce jour là Jouy-aux-Arches !

    Il en reste encore des vestiges aujourd’hui : allez les voir, du côté de la Moselle où passe le grand train !

    Metius n’eut pas de descendance : s’opposant à Vitellius, qui revendiquait, contre Vespasien, l’héritage d’Auguste à la mort de ce dernier, il fut mis à mort avec nombre de Messins ; son corps fut brûlé et ses cendres répandues dans le fleuve Moselle ; certains, d’autres, disent qu’il en eut trop ! Ayant trop souvent cherché à sécher ses larmes dans trop de lingeries féminines, nombre de messins descendraient des fruits du lit de cet enfant des romains ;que, sur les instances d'Auguste, il contribua à convertir ses compatriotes à la poésie lyrique, avant de faire publier le second livre des Épîtres, le quatrième livre des Odes et l’ Épître aux Pisons de son ancien maître Horace, livre que nous connaissons aujourd'hui sous le titre d'Art poétique, qui constitue un véritable traité de littérature.

    Cupidon, quant à lui,  rôde toujours sur la Moselle, un pays dont les villes et villages portent souvent des noms d’anges, du côté où le ciel semble rempli d’étincelles et d’étoiles qui semblent raconter aux dieux les Amours improbables de Mettius et de la douce Nanine !

    Une chose est sûre, cependant : Metz ne fut jamais prise par les armes : ses murailles restèrent pucelles, jusqu’à ce qu’un jour la belle ville décida de se donner à celui auquel elle avait, depuis belle lurette dédié son cœur : un roi dont la famille s’appelait France ! Et, depuis, quoique parfois violée et trahie, elle, elle est restée fidèle !

     

    May 08

    Une date, pour commencer et panser de vieilles blessures

    Un devoir de mémoire : Une date, des mots : 8 Mai 1945…La fin des maux ? (tiré de contes de la Mutte)

    Capitulation : sans condition, fin d’une guerre, mais pas fin des fins ! Le temps ne s’arrête pas ainsi, madame ! Il prend même un malin plaisir à se jouer des mots, tel un diable qui sort régulièrement de sa boîte ! Le 08 Mai 1945, c’est aussi la fin programmée des souffrances endurées, mais aussi l’assurance de la venue de celles à venir ! A quoi pensait ce père, revenu en libérateur, après avoir tant résisté à l’envahisseur, quand il est revenu –enfin- dans ce petit village duquel il avait été expulsé, à vingt sept ans, avec toute sa famille ? Le toit déchiré par un énorme trou, la ferme familiale ne pouvait vraiment pas, vraiment plus abriter toute une fratrie nombreuse, certains ayant trouvé en terre d’Auvergne une femme, d’autres un mari ! L’occasion, unique, de quitter le cocon familial et un statut de commissaire du gouvernement a favorisé le départ vers ce qui deviendra « ma » ville : une ville de Metz, alors, bien dépeuplée ! Vous étiez, alors, bien seul, dans cette grande ville, et vous avez pris compagne, d’un village d’à côté, pour oublier, fonder une famille ! Pourquoi « elle » plutôt qu’une autre, ça, je ne sais ! Tout ce que je sais , c’est qu’un garçon naquit, quelques années plus tard, alors que vous désiriez une fille : faire des garçons, dans cette région, c’était prendre le risque une jour, de le voir partir, faire la guerre contre je ne sais qui, finir, peut-être, comme cet oncle, malgré lui, tué en Pologne !Et puis, une fille s’occupe de ses parents quand ils deviennent vieux, alors que les garçons, eux, ne pensent qu’à eux, c’est bien connu ! Le mâle est égoïste, il ne pense qu’à lui ! Petit, il ne pense qu’à découvrir très vite ce monde qui l’entoure, alors qu’une fille, c’est calme elle joue dans son coin, attendant en rêvant un prince, si possible charmant, de bonne fortune qui pourra lui offrir la vie à laquelle elle rêve ! J’ai découvert ma mère, quand elle dit un jour à ma fille, qu’  « un notaire, ça ne se refuse pas ! ».

    « Valeurs, toutes lorraines », réflexion qui ont éclairé un peu plus, celles que je me posais : « avez-vous seulement aimé, un jour, madame ? »

    Vous avez fait votre devoir de femme : fait des enfants à cet homme et les avez élevés comme il fallait que vous fassiez : à la trique pour l’un, ultra protectrice pour l’autre, cette fille enfin arrivée, dans laquelle vous pourriez enfin réaliser tout ce que votre père vous a refusé à vous, alors que, première à l’école, vous envisagiez les études, le chant, pour lesquels vous étiez si douée ! Il vous a même refusé l’apprentissage d’un métier : une fille, c’était fait pour travailler ! La seule façon de s’en sortir, c’était faire un beau mariage, même si cela déplaisait beaucoup à votre famille de devoir faire un trait sur un salaire, que, bonne fille, vous rapportiez, sans faille, chaque fin de semaine, dans le giron familial !

    Oui, j’ai compris tout cela ! Un jour, vous m’avez dit aussi, que votre dernière claque, vous l’aviez reçue la veille de votre mariage ; je me suis dit : combien de claques, avant ?

    Parce que, cet  « héritage », moi aussi, votre fils, je l’ai subi !

    Curieux, le petit garçon que j’étais, allait régulièrement dans la cité minière habitée par votre père, menuisier et charpentier de mines ; ce monsieur n’aimait pas les français, et me montrait les douilles qui avaient fouillé ses chairs, à Verdun, en 14-18 ! Cet homme là n’aimait pas aussi cette Allemagne qui lui avait pris son fils pour envahir la lointaine Pologne ! En fait, ce grand-père maternel n’aimait pas les hommes, lui aussi, il préférait les filles ! Ma sœur eut, toujours, toutes ses faveurs : moi, je n’ai eu droit de lui qu’à des coups de ceinture dans les jambes, le jour où j’avais déménagé d’un clapier pour le mettre dans un autre, ce lapin que je trouais si  seul, qui avait l’air si malheureux, pour le mettre avec les autres et trouver compagnie ; le lapin était une lapine, mes jambes, douloureusement, s’en souviennent !

    Ce jour là fut le dernier passé dans ce village dont le nom finit en ange, mais dont les gens avaient visages de démons pour cet enfant de quatre ans !

    « Tu finiras sur l’échafaud » m’avait sorti la mère !

    Et j’avais, depuis lors, fait de sombres cauchemars, depuis que cette nuit, dans ce lit où j’avais été envoyé, sans manger, pour méditer à toutes ces mauvaises choses que j’avais faites !

    « Spitzbube » ! Le nom m’est resté, longtemps…

    Des fois, c’est dur d’être un petit garçon …

    Et quand vient une petite sœur, c’est plus dur encore : la petite poupée qui était étendue tout le jour sur le lit parental et avec laquelle il était interdit de jouer, avait un jour laissé place à une autre poupée, bien réelle, celle-ci : un vrai bébé !

    Dès lors, l’attention des adultes s’est relâchée : je n’existais plus pour eux, tant leur attention était prise ailleurs : j’étais plus souvent dehors, j’avais des copains, avec lesquels je parcourais la ville de fond en combles ! Et même ses sous-sols ! Les forts de Queuleu, le Saulcy, l’île aux roseaux de Saint-Symphorien, les rives de la Moselle n’avaient plus de secrets pour moi : l’initiation se faisait chaque jour ; je devenais le petit garçon d’une ville que je connaissais sur le bout de mes doigts : du vieux jardin anglais de l’esplanade aux immeubles effondrés du vieux quartier « des Roches »!

    Là, ici, j’étais roi !....d’une ville qui est resté ma reine !

    Oui, le 08 Mai 1945, le destin, d’un petit Lorrain pas encore né, a fait naître un Messin ! Je ne savais pas alors que cette date était plus, beaucoup plus qu’une date de l’histoire de cette France : elle fait partie de mon histoire, avenue de ma vie jusqu’à aujourd’hui !

     

    L’enfant roi de la ville

    Bien souvent je revois, sous mes paupières closes,
    La nuit, ma belle cathédrale, bâtie telle une rose,
    Ma cour tout embaumée par les senteurs d'automne,
    Ce « moyen-pont » qui nous mène à l' église quand cloche sonne,
    Nos fontaines, les vieilles maisons, les musées qui nous comblent,
    Le ciel de mon enfance, où volent les colombes,
    Les larges rues pavées où l'on m'a promené
    Tout petit, la grande maison où je suis né !
    La rue Paul Besançon, la porte Serpenoise
    La rue du petit-Paris, la place du marché !
    Celle de République, son vieux jardin anglais :
    L'Esplanade, avec ses grands bosquets,
    La rue des Clercs, avec ses petits troquets
    Et puis les Trinitaires, la caserne des pompiers,
    La rue des Jardins, dont on voyait les arbres
    S'agiter sur les toits, se balancer au loin,
    Semblant saluer ceux du Saint-Quentin,
    La digue de la Pucelle, nos jeux sur la Moselle,
    La rue des roches, le quai du Raimport, le pont des morts !
    Je le revois, ce temps, quand tout était si rose,
    Ces jours anciens qui font revivre les choses,
    Les chiens, les gens, et bien des sentiments jamais oubliés,
    Comme si, de ma fenêtre grande ouverte, tout s' était engouffré,
    A l'intérieur de ma chambrette, là où je sommeillais…
    Le vent qui soufflait m'avait enlevé, posé sur la tour magistrale,
    Et de là-haut je régnais, roi sans royaume, dans les éclairs et les rafales !
    J'étais prince de la Haute-croix, duc de Notre-Dame !
    Comte de Saint-Vincent, Belle-Isle était ma dame,
    Et ma demeure à moi, était sise en Saulcy !
    J'étais l'enfant de ma ville, et tout Metz était en moi !
    Sans éteindre cette flamme qui me cause tant d'émois,
    Par delà la France, j'ai pris une autre route, d'autres chemins,
    Mais je sais que, à l'intérieur de moi-même, dedans moi,
    Le cœur, qui continue à battre, lui, est bien resté messin,
    Et que mon âme flotte, voguant sur la Moselle…

     

    (A suivre)

    May 02

    Au bois de Parnasse ....il est un mont couvert de muguet

    Au bois joli pousse le joli muguet…

    Vous avez pris, comme chaque année, le petit sentier bordé d’aubépines roses et blanches qui mène dans le bois, derrière votre maison, vers une clairière où perce un soleil dardant de ses chauds rayons un tapis de fleurs mellifères odorantes, de menthes et autres verdures acidulées ; il y court un petit ruisseau, serpentin d’une source près de laquelle vous aimez tant vous ressourcer ! Là au moins, pour un temps, loin des habitations, des gens, vous êtes bien, apaisé : rendez-vous avec vous-même, loin des tourments de la terre et des soucis que prodigue avec générosité cette vie là, celle que vous menez chaque jour : les gens pensent que vous l’avez choisie, mais vous, vous savez bien que les nuits sont souvent plus belles que les jours, où l’on subit  les choses qui font la vie, et le temps qui passe !...

    Mais aujourd’hui, c’est aujourd’hui : jour d’évasion ! Fi du quotidien qui maltraite les jours et les gens ! Parce que…

    Bien sûr, que c’est joli, un sous-bois tapissé de hampes vertes décorées de petites clochettes blanches qui semblent attendre en jouant sous les rayons d’Apollon une musique qui a beaucoup de rapport avec l’Amour ! Même les oiseaux et les bruissements de l’activité des insectes s’y mettent, vous ne trouvez pas ?

    Arrivé sur les lieux, vous avez débusqué le lièvre qui s’ébrouait là, non loin d’un gîte où il se croyait à l’abri des visites inopinées : il vous a regardé, surpris un instant, avant de détaler sous le couvert. Là, il flotte dans l’air ambiant  un parfum de musc… particulier ! Vous vous dirigez alors vers ce rassemblement des fleurettes embaumées. Lorsque enfin vous vous penchez, devant le choix impossible de toutes ces petites clochettes qui semblent d’ailleurs se ressembler toutes, pour cueillir « LA », petite fleur blanche si parfumée qu’est le muguet : arrêtez-vous un instant, avant de la cueillir, cette petite fleur : elle ne demande qu’à vivre un peu avant de vous donner le meilleur d’elle-même… et écoutez les bruits de la forêt….Vous écoutez ?... vous entendez les gazouillis et les claquements de bec du merle qui appelle ses petits, le « coucou » de l’infâme oiseau qui a déjà pondu son œuf dans un autre nid que le sien ? Il en est fier, cet escroc et pousse haut et fort son cri de victoire : ses petits seront bien nourris par d’autres que par lui-même : lui, il a déjà gagné et continue sa destinée !...Maintenant, de vos yeux regardez les petite clochettes baissez un peu les paupières, fermez les et écoutez… : vous entendez leur musique ? Non ? Alors ? Ouvrez les narines de votre petit nez troussé et sentez comme l’air est léger, parfumé, enivrant même! Oui, cela vous rappelle la petite fille que vous avez un jour si fort serrée contre votre poitrine que vous entendiez battre son petit cœur ! Vous vous rappelez ?...Vous revoyez la couleur de ses cheveux couleur de flammes, vous vous souvenez de leur odeur de lavande et de miel ?...

    Bien sûr, que vous vous souvenez ! Comment l’oublier ?

    Tiens : des bruits : quelqu’un qui appelle : « hou-hou ! Hou-hou ! ».. Quelques égarés, sans doute, qui recherchent leur chemin : peut-être vont-ils d’ailleurs croiser le vôtre  et vous demander d’un ton léger, vous voyant seul, si « la cueillette est belle ! » et quelque taquin lâcher un mot qu’il veut drôle, à la vue de la petite source : «et vous l’avez mis où, le pastis ? » à vous, vous qui ne recherchez là qu’une eau fraîche et douce ! Un autre, plus fripon, sortira : « elle est cachée où, la dame ? », ravi de déclencher les rires gras parmi une troupe qui, déjà s’éloigne !

    Mais vous, vous n’en avez cure, des autres, ces importuns : vous, vous recherchez, parmi tant de beautés, la plus belle hampe garnie des plus belles clochettes, celles qui joueront la plus belle musique ! Alors vous vous immobilisez en pensant très fort : pourvu que ces gens-là passent vite leur chemin et vous laissent avec vos rêveries, parce qu’aujourd’hui, c’est aujourd’hui : vous aspirez à une chose : la tranquillité, loin des choses ! Votre esprit s’évade, nostalgique, vers ce qui vous aide tous les jours un peu à vivre : vos rêves passés, rêves si parfaits que vous n’avez jamais pu n’en réaliser, ne fusse que la moitié, parce que, cette vie que vous menez, c’est d’abord le travail, activité qui laisse si peu de place, pour soi, qui occupe un temps si long !

    Oui, aujourd’hui, vous avez ce droit-là : rêver ! Penser un peu à vous ! Pour une fois !

    Peu à peu, les cris s’éloignent : vous n’avez pas été repéré : la place vous est rendue : les oiseaux continuent leurs chamailleries, et vous, vous vous êtes étendu sur ce gazon de Parnasse, parmi les lis de mai ! Vous êtes Apollon au milieu de ses muses et celle qui vous importe parmi toutes, c’est celle qui produit cette musique si douce, nostalgie d’une autre époque, parfums suaves de lilas mêlés d’une touche d’œillet : « elle est cachée où la dame : quels cons ! »…comment s’appelait-elle donc ?...Bizarre, vous vous souvenez, vos la revoyez, alors que vous avez oublié jusqu’à son nom ! Il ne vous reste plus que le souvenir de la flamme de ses cheveux, la couleur de ses yeux, la forme de son petit nez troussé et ce petit rire cristallin qui savait si bien vous émouvoir ! Doux souvenirs d’un temps déjà si loin : une fleur, qu’un temps vous auriez pu cueillir, mais vous aimiez alors bien trop son joli sourire plein d’une candeur si fraiche ! Pourquoi cueillir la pêche qui est si belle sur un arbre, pourquoi pêcher la truite qui chaloupe dans une rivière qui est votre propriété ? Le plaisir de faire souffrir, détruire ces beautés qui s’étiolent au quotidien des choses ?...Franchement : c’est beaucoup mieux de pouvoir imaginer les choses…Mais, au fond de vous, vous regrettez de n’avoir jamais poussé plus loin les choses…

    Vous, vous le savez bien : le temps de la récolte met fin aux beautés de la vie, le quotidien, les choses de la vie usent ce qu’il y a de plus beau : quelle que soit la forme du vase, vous pressentez que la fleur cueillie, si jolie qu’elle soit, va, à partir de ce jour là, s’étioler et mourir, après avoir pour vous, épuisé tout son parfum !

    Cela, c’est triste à dire : tout meurt, dans ce monde, et, au bout du compte, on se dit : quel gâchis : vous auriez  pu la laisser vivre cette petite fleur, partager avec d’autres son parfum musqué, ce qui, après tout n’aurait rien enlevé  au plaisir de la redécouvrir, un autre jour, dans cette nature qui chante le temps du renouveau : c’est le mois de Mai, le mois des émois retrouvés : où étiez vous passée, petite fleur pendant ces longues nuit de cet hiver si froid ? Je vous croyais disparue, à tout jamais, alors que vos racines se ressourçaient au contact d’un sol si charnel !

    Vous, vous avez tout compris : l’Amour de la beauté, lui,  ne meurt jamais : l’hiver, il passe sous terre, à rechercher, dans les jardins d’hier, sa moitié ; labyrinthe d’un lieu obscur où,tel Thésée, il abandonne Ariane sans jamais perdre le fil pour pouvoir la retrouver quand le printemps est revenu !

    Et, d’un seul coup, vous comprenez mieux le coucou : cet oiseau a décidé de n’avoir que la part belle, parce qu’il a peur de  rater quelque chose : il préfère profiter à plein des beautés et des charmes de la forêt !...

    Votre main se tend : comment choisir parmi toutes ces beautés, la plus belle clochette : en choisir une pour pouvoir, plus tard, la montrer et dire : « vous avez vu, ce que j’ai trouvé ?n’est-il pas vrai qu’elle semble unique ? » …Bientôt cette fleur sera flétrie, détruite : la faute à votre orgueil et, peut-être finira-t-elle, jetée sur quelque tas de déchets au fond de votre jardin : qu’auriez vous à démontrer ? Rien ! …Et puis, laquelle choisir ? Un peu comme Apollon au milieu de ses muses, hésitant à darder ses rayons pour Clio, Euterpe ou Thalie, vous emmeniez Terpsichore et Uranie danser dans les étoiles en chargeant Calliope de plaider votre cause auprès d’Uranie et de Polymnie : vous les aimiez toutes, disiez vous à Melpomène, pour justifier le mal que vous aviez à vous décider : vous les vouliez toutes et, un jour il a bien fallu faire un choix : vous aviez décidé de ne pas choisir pour rester le roi, ce dieu des neuf belles muses : vous aviez décidé de devenir un chantre des mots, celui qui fait rêver les autres à l’aide de phrases tirées de vos maux…

    Mais, vous, vous êtes jaloux, vous voulez que ces parfums ne soient rien que pour vous, alors…

    Alors, alors, vous vous êtes enfin  décidé : ce sera la plus parfumée, celle qui laissera sur vous ses traces !

    Votre main se tend vers l’une d’elle qui semble ressembler le plus à ce que vous cherchiez !....Et vous prenez le risque de ne pas la cueillir, déterrant délicatement ses rhizomes, à la manière d’un amant qui, délicatement, dénude sa maîtresse, conservant un peu de terreau, pour en faire un jardin, devant votre maison !

    Vous avez pris ce risque, pour jouir chaque saison de ses transformations : peut-être, un jour, disparaitra-t-elle, envahie par le gazon, peut-être perdra-t-elle, avec les années ce qui faisait son charme : ce parfum si particulier qui vous rendait comme ivre, tant il était entêtant ! Peut-être aussi qu’un jour, lassé par le temps qui s’écoule, vous auriez envie de tout changer, et, d’un coup de pioche rageur…Vous couperiez à jamais celle qui, un jour, vous a donné tant de  fraicheur, son corps, son âme et ce rire cristallin, qui vous faisait tant sourire ! …

    Petite fée clochette, allez : ma décision est prise : je vais vous laisser vivre, là !... sans jamais vous cueillir… parce que je sais déjà que demain, je reviendrai là, dans ce chemin, près du vieux chêne, humer votre parfum et écouter le bourdonnement des abeilles ,me délecter en écoutant le chant des merles qui rendent du haut de la cime de l’arbre un hommage divin au sacre du printemps qui s’affirme !...

    Prenez bien soin de vous, petites clochettes blanches, préservez-vous un peu de ce soleil qui vous assèche lentement : pensez à plonger vos racines dans l’eau de cette source qui serpente si bien entre les mousses, parmi les branches fines l

    Demain, demain… : cessons de penser à demain ! Aujourd’hui, pour une fois dans l’année, pensez un peu à vous et laissez vous aller : après tout, ce n’est que le premier jour de Mai !

     

     

     

    March 08

    La sorcière de la Jurue (contes de la Mutte)...

    La sorcière de la Jurue
    Elle nous fait peur à tous, « la vieille du troisième » : une vraie tête de sorcière, avec ses yeux exorbités, son nez excessivement busqué qui nous fait penser au bec du vautour prêt à dévorer sa proie !
    D'ailleurs, elle ne sort presque pas de chez elle, et quand elle parle, le ton de sa voix aigrelette nous conforte dans ce que nous pensons du personnage : attention, danger : elle risque de nous lancer un sort ou de nous attirer dans un coin sombre pour nous couper la tête, nous faire bouillir dans sa marmite ou nous enfermer dans un de ses placards tout noir, comme doit l'être son appartement, car la nuit qui tombe laisse toujours ses fenêtres plongées dans l'obscurité !
    Cela énerve bien les adultes, qui ne voient, eux, qu'une pauvre femme ayant perdu toute sa famille pendant la dernière guerre dans un camp de concentration !
    Mais les enfants sont comme cela : ils jugent toujours sur la mine : une personne jeune et avenante est toujours gentille, une vieille dame cassée par la vie et ses soucis laisse un sentiment d'insécurité et de méfiance !
    Ils ne sont pas toujours très sympas dans leurs appréciations des gens qui les entourent, parce qu'ils amplifient tous les défauts physiques et peut-être, parce qu'à leur échelle, le moindre grain de sable ressemble à une montagne !
    Donc, les enfants de la cour de mon immeuble évitent de passer à proximité de l'appartement de « la Clémentine », puisque c'est ainsi qu'elle s'appelle...
    Moi, pour jouer avec Marianne, la petite de l'escalier d'à côté, je passe souvent par le grenier : cela m'évite de descendre deux étages pour en remonter deux : là, il me suffit de monter les 22 marches qui mènent sous les toits, pour redescendre de l'autre côté ! Ainsi, en 44 marches, je suis sur un palier, devant l'appartement de la famille Salins, celle de ma copine…
    Enfin, quand je dis Salins, c'est sa mère qui s'appelle comme cela ; elle, elle s'appelle Bebon : je n'ai jamais compris pourquoi elle avait un nom différent de celui de sa mère, d'autant plus que le troisième personnage de cet appartement, le gros Marcel, a encore un nom différent !
    Mais, tout cela n'a que peu d'importance : l'essentiel, c'est de passer le plus rapidement possible devant l'appartement de «la Clémentine», des fois que la porte s'ouvre pour happer le petit garçon de sept ans !
    Ouah, finir dans un placard, en compagnie des toiles d'araignées et de vieux balais, quelle horreur et quelle triste fin !
    D'autant plus, que les placards à balais recèlent bien d'autres mauvaises surprises : l'année dernière, quand j'étais à Bassompierre chez mon cousin, c'est un père fouettard qui a essayé d'en sortir et il a fallu que nous appelions mon père au secours pour nous aider à repousser le personnage et refermer la porte pour empêcher le charbonnier de sortir, avec ses lots de verges et de chardons !
    Ce soir-là, en empruntant l'escalier pour aller inviter Marianne à venir faire une partie de « dadas » chez moi, je me retrouve nez à nez avec la sorcière venue faire sécher ses draps sous la pente du toit : j'ai eu la peur de ma vie !
    Elle m'a parlé... J'écoutais à peine, plus occupé à essayer de contrôler les battements de mon petit cœur qui s'affolait sous la veste de mon pyjama …
    «Alors, d'accord, tu viendras me faire une commission demain matin...? » J'ai répondu que oui, pour me libérer au plus vite et je me suis dépêché de dégringoler quatre à quatre les escaliers pour n'avoir pas à prolonger ce dangereux tête-à-tête !
    Le lendemain, il a bien fallu se résoudre à exécuter ma promesse, pour ne pas risquer de me faire ensorceler : je suis donc aller frapper à la porte, accompagné de mes deux copains Alain et Jean-Jacques, avec lesquels j'étais comme les trois mousquetaires de d'Artagnan... Un pour tous, tous pour un !
    Toc, toc, toc…Un bruissement de pieds qui traînent derrière la porte, une clé qui tourne dans la gâchette de la serrure, la porte qui grince… « Ah ! C'est toi : attends que j'allume la lumière, que j'y voie un peu plus clair ! »
    Ainsi, il y avait finalement la lumière, dans cet appartement !
    Moi qui m'attendais à voir de vieilles chandelles pleines de toiles d'araignées et les plafonds décorés de chauve-souris, j'ai eu l'air bien bête : en fait, ça sentait plutôt la cire que le souffre et la vieille dame ne se déplaçait qu'en patins à travers la chambre : je n'ai vu de balai nulle part !
    Tandis qu'elle cherche dans son porte-monnaie l'argent nécessaire à la course que je vais faire pour elle au « mag-est », je découvre de vieux meubles patinés couverts de souvenirs de l'ancienne guerre, douilles d'obus en cuivre, chandelier à sept branches, vieilles photos d'enfants jaunies par le temps et gainées de crêpes noirs, une autre, celle d'un couple jeune, en costume de mariés !
    « Voilà, me dit-elle en me tendant, d'une main tremblante qui prolongeait un avant-bras où il y avait un drôle de numéro tatoué, l'argent et un vieux bouton : tu me demanderas trois boutons de ce modèle-là ; tu trouveras ça au troisième étage, du côté des tissus. Normalement, ça doit coûter trois cent quatre-vingt francs, les deux pièces de cent sous, c'est pour toi, tu t'achèteras des bonbons, parce que moi, cela fait longtemps que je n'en ai plus, parce que je n'en achète plus.»
    J'ai vu un coin de son œil gauche briller, et une goutte de rosée couler le long de son visage desséché qu'elle a bien vite effacée d'un revers de sa main gauche… Une sorcière qui pleure ! Incroyable !
    A mon avis, on a du se tromper : elle ne doit pas être bien méchante, puisqu'elle m'a même donné des sous pour acheter des bonbons !
    Quand j'ai raconté l'histoire, ce soir-là, à mon père, il s'est un peu fâché de savoir qu'elle nous avait donné de l'argent pour effectuer cette tâche, qui était si naturelle.
    Il m'a surtout raconté que la vieille dame était une pauvre dame, très pauvre depuis que la guerre lui avait pris son mari et ses enfants, la laissant avec un revenu tout juste suffisant à entretenir le reste de vie qui l'habitait encore !
    Je me sentais un peu honteux de ne pas avoir deviné tout cela en voyant le petit appartement : bien sûr, si elle n'ouvrait pas la lumière, c'était pour ne pas à avoir d'électricité à payer ! Nous qui pensions que c'était pour pouvoir parler plus facilement avec les chauves-souris… Nous étions un peu penauds et nous avions un peu l'air ridicule !
    En cet hiver 1956, il y avait un lot à gagner en plus du livre des belles histoires de Jean Morette, au concours de Noël du « Républicain Lorrain » : un colis de Noël. Mais il ne serait pas pour nous, il serait destiné à une personne dont nous devions donner le nom !
    Je me suis concerté avec mes copains : nous avons bien vite décidé des noms des éventuels bénéficiaires : le vieux Dédé avec ses deux chiens, qui habite dans la rue, vers l'ancienne Rue des Enfers, non loin de la Rue de Murs, la Jeannette, qui vit avec lui et la Clémentine, la dame de notre rue, afin qu'ils aient un Noël qui ressemble un peu plus à une fête qu'à un moment de tête-à-tête avec leurs souvenirs.
    Mais, pour cela, il fallait gagner ! Je crois bien, avec le temps, que mon père et ma mère nous ont un peu plus aidé que d'habitude, cette année là !
    Dieu que ce colis était lourd ! Je n'ai pu le transporter tout seul de la rue Serpenoise où j'avais été le récupérer aux bureaux du journal : j'ai du revenir le chercher avec ma mère ! Nous l'avons déposé, avec un petit mot, où il était marqué : « Joyeux Noël » devant la porte de la vieille dame (qui, maintenant ne m'effrayait plus autant… quoi que, son grand nez…) Nous avons sonné… Si nous nous sommes sauvés, alors que la porte s'entrouvrait, c'était un pour préserver intact l'effet de surprise !
    Ce soir-là, de retour de la messe de minuit, alors que nous étions attablés en écoutant le tourne-disque dispenser l'histoire des « trois messes basses » de Marcel Pagnol, en attendant de déguster les pâtés de Noël, on a frappé à notre porte : c'était la vieille dame, qui, toute en larmes, tenait à nous, à me, remercier !
    Mon père eut beau lui expliquer que c'était normal, elle ne savait pas comment nous dire merci ! Il l'a faite entrer et asseoir à la table de fête pour partager la joie de cette soirée… Je crois que c'est le meilleur Noël que j'aie jamais passé ; mon père aussi semblait assez fier de son fils, ce soir-là !
    C'est ce soir-là aussi .,que j'ai appris qu'il y avait, avant la guerre, beaucoup de Juifs, à Metz, beaucoup plus qu'aujourd'hui, quelle était leur histoire, et pourquoi le père de David, un camarade de classe qui habitait le haut de la rue des Jardins, ne voulait pas que son fils joue avec nous et estime impossible qu'il devienne mon copain !
    J'avais sept ans, je laissais le petit garçon derrière moi : j'atteignais l'âge de raison…
    Pendant deux ans, à partir de cette date, « la Clémentine » a partagé notre table de réveillon !
    Jusqu'à ce qu'elle parte, un jour, « en maison de retraite, près de la rue Paradis », m'a dit ma mère !
    « Avant de partir, elle m'a laissé pour toi, en souvenir, deux gros volumes reliés de vieux cuir rouge et noir dont les pages sont dorées à l'or fin : l'œuvre complète de Jules Vernes ! »
    Sur le coup, je n'ai pas trop fait attention à la valeur du cadeau, mais je sais, aujourd'hui que la vieille dame m'a légué la seule chose de valeur qu'elle possédait : deux livres inestimables qui m'ont fait faire, à l'époque, de bien beaux voyages, deux livres qui font, aujourd'hui, la fierté de ma bibliothèque ! Un vrai cadeau de Noël, je vous dis !
    Il y a tant de vieilles dames, en Jurue… Peut-être en rencontrerez-vous une un jour, vous aussi ?
    Si tel était le cas, soyez sympas avec elle, et si elle ressemble à une sorcière, sachez que c'est, de toutes façons, une bonne sorcière !

     

    February 13

    Les trois souhaits (*suite) : tiré de « Cent nouvelles nouvelles de Philippe de Vigneulles » :

    Ainsi donc, le pauvre malheureux poursuivit ainsi :  « il y avait jadis, dans un temps très lointain, un homme et une femme, semblables à vous et à moi, qui aspiraient à devenir riches, afin d’avoir une vie semblable à celle que menaient leurs voisins et, dans ce but, ils faisaient tous les jours nombre de prières à Dieu, afin que celui-ci  déverse sur eux, par sa bonté, bienfaits et richesses, et ce, sans qu’ils ne travaillent davantage que les autres afin de gagner plus ! Ils ne cessaient de « souhaiter », « pleurer sur leur condition » et eux-mêmes, envier les biens et les considérations dont les autres semblaient, bien plus qu’eux-mêmes,  pourvus !

    Tant et si bien, qu’un jour dieu les entendit et les écouta ; considérant que leurs désirs et leurs prières n’étaient pas raisonnablement fondés, parce que sur cette terre, comme chacun peut le constater,il y a nombre de malheureux, il résolut de leur donner une bonne leçon ; il apparut donc à ce couple et leur concéda la réalisation de trois de leurs souhaits les plus chers : à eux de considérer lesquels ils voulaient réaliser : ils n’avaient qu’à souhaiter et lui, Dieu, il exaucerait ceux-ci sur le champs !

    La femme et son mari, en entendant cela, furent transportés de joie, et ne ménagèrent pas leur gratitude, mais, quand Dieu eut disparu, il se regardèrent et il y eut un grand silence… puis ils se prirent de querelle, afin de savoir quel allait être le premier à émettre ce souhait :

    -l’homme pensait que cela devait être lui-même, « car il était plus sage » et le « plus à même d’émettre un bon souhait », mais sa femme le contredit et rétorque que : «  non, que c’était elle qui devait émettre ce souhait », car « elle savait mieux que lui » ce qui était nécessaire à leur maison ;

    Le mari la traita de folle, lui répondant que « nul, mieux que lui, ne saurait ce qu’il fallait faire et souhaiter pour leur bien commun ! »

    Comme la chose s’envenimait et commençait à faire grand bruit et tapage, elle concéda, afin de restaurer la paix, que son mari aurait la primeur du premier souhait !...  Mais quand elle vit que son mari allait parler, elle le devança et dit, tout d’un coup : « si vous voulez œuvrer pour le bien commun, vous devriez souhaiter, « comme moi je le souhaite », que le troisième pied de notre tabouret qui est cassé, soit enfin  réparé ! (Ces pauvres gens vivaient loin de la bonne ville et il n’y avait autour d’eux aucun maréchal ferrant qui aurait pu les aider, et c’était la chose au monde qu’elle désirait le plus !)

    -Aussitôt dit, aussitôt fait !

    Au grand dame du mari, qui, voyant le résultat de ce premier souhait si légèrement émis, entra dans une grand colère, perdant tous sens de la réalité, jusqu’à en devenir comme enragé contre sa femme ! Son courroux était si grand, qu’il eut un mot malheureux, hâtivement et en fureur, sans penser à ce qu’il disait, il lui souhaita : « que ce pied lui rentre dans le ventre afin qu’elle prenne conscience jusque dans ses entrailles de sa légèreté ! »

    -Aussitôt dit, aussitôt fait !

    Le trépied fendit l’air et un de ses pieds vint se ficher dans le ventre de la femme, causant grands dégâts, tant et si bien que celle-ci s’affaissa en gémissant sur le sol, criant et en pleurant tant et si fort, que les voisins, attirés par les éclats et les pleurs firent irruption dans la maison et constatèrent les dégâts : le ventre avait été perforé jusqu’aux trippes et la malheureuse allait certainement mourir ! Ils se retournèrent vers l’homme en le sommant de leur raconter comment tout cela était arrivé !

    Le pauvre homme raconta alors toute l’histoire, comment la légèreté de sa femme avait été la cause de sa mauvaise colère, comment, en conséquence, les deux souhaits avaient été gaspillés !

    En apprenant la vérité, les voisins et les voisines les blâmèrent fort, et lui surtout de son emportement et de ses conséquences, en le sommant d’utiliser alors son troisième souhait pour réparer les dégâts causés, sans quoi, il risquait fort de devenir un meurtrier et de causer la mort de sa femme s’il ne faisait autrement !

    Honteux en lui-même de sa conduite et du blâme des gens, l’homme du se résoudre à émettre son troisième souhait en réparation de ses dégâts, afin que tout puisse rentrer dans l’ordre :

    -Aussitôt dit, aussitôt fait !

    Le tabouret reprit sa place, la femme pu se relever sans dommage et les voisins se retirèrent, rassurés, en leurs logis !

    Ainsi furent perdus et annihilés les trois souhaits !

    « Ce par quoi, ma femme », dit l’homme : « nous sommes restés pauvres, mais fortunés »

    « Car, qui ne doit avoir que deux blancs* (*pièces de monnaie de l’époque à Metz), jamais n’aura cinq sous de son vivant ! »

    Et ainsi ils se consolèrent en tirant les leçons de cette aventure qui demeura en eux pour toujours !

     

    January 29

    Perrette et le pot à lait (d’après un conte tiré de cent nouvelles nouvelles de Philippe de Vigneulles)

     

    Où l’on apprend que Jean de La Fontaine était un faussaire qui plagiait un philosophe grec et « le chaussetier de Metz »….

     Toutes les choses que l’on apprend se transforment avec le temps, avec l’âge !

    J’ai ainsi souvent pu constater que la vérité d’un jour pouvait se transformer le lendemain en contre-vérité : ainsi, dès mon entrée en 6 ème, suivant des cours de latin, moi qui avais une grande admiration pour monsieur de la Fontaine, j’ai pu constater, au gré de mes versions latines, que les thèmes abordés par le poète animalier avaient pour sources principales les textes d’Esope, un philosophe fabuliste grec ce que tous les touristes passant par la région de Bayeux, en Normandie peuvent constater de visu en allant admirer la belle et grande « tapisserie de Bayeux », dont la fabrication, bien antérieure au siècle de Louis le quatorzième, souligne l’influence des lettres anciennes sur les écrits du siècle des lumières…

    Tout le monde connaît, pour l’avoir souvent apprise, l’histoire de Perrette et de son pot au lait, mais peu de gens savent que Perrette était lorraine, du pays messin même, ainsi que nous l’a raconté, à sa façon, le marchand de draps de Metz Philippe de Vigneulles, en 1505 ;

    Son vocabulaire, sa grammaire et son orthographe étaient alors, ce que l’on appelle aujourd’hui du vieux français, aussi je vais-je vous le raconter à ma façon :

    En ce temps-là, le pays messin était en guerre, les terres étaient ravagées par les armées du comte de Bassompierre et les bandes de routiers des petits seigneurs lorrains qui contestaient aux habitants de la cité la légitimité de la possession de terres qu’ils avaient pourtant achetées « rubis sur ongle »;

    Mais il existait dans le hameau de Vigneulles, près de Metz, dont Jehan Gérard (le père de Philippe de Vigneulles) était le maire, un havre de paix qui bénéficiait aux habitants de ce « lieu-dit » et à ceux, qui, malins, s’étaient rendu compte des bénéfices qu’ils pouvaient retirer à vivre dans un tel lieu, épargné par les vicissitudes de la guerre !

    Donc, dans ce village « de Vigneulles », comme dans tous les bons villages de la région du pays messin, il était coutume de donner, pour tous ceux qui ont vaches et chèvres, à tous ceux qui viennent le demander, les produits laitiers du dimanche, car « le dimanche, il était interdit par les gens d’église de vendre son lait ! »

    Or, il advint que dans ce village vivait « un pauvre malheureux » et sa femme : un vagabond nommé lui aussi « Jehan de toutes villes », car, comme l’on disait alors, « il faisait plus de maisons que tous les maçons du pays ».

    Le malheureux dont nous parlons était, certes, pauvre, mais surtout orgueilleux, un peu truand, glouton et surtout grand fainéant !

    Il avait donc pris l’habitude d’envoyer sa femme, le dimanche, après l’office, faire le tour de toutes les maisons qui pouvaient lui rapporter quelques choses, tandis que lui restait à paresser dans le lit lit conjugal, en attendant que celle-ci, qui était le reste de la semaine femme de ménage, donc connue d’un tas de gens, rapportasse au domicile le fruit de ses quêtes dominicales!

    Au bout de quelques semaines de cette façon de faire, la Perrette commençait  à en avoir assez de n’être considérée, toute la semaine durant, et maintenant même le dimanche, comme la bonniche et de ne pouvoir, elle aussi, profiter un peu du repos qui échoit aux serviteurs « le jour du seigneur ! »

    Elle se jura de dire son fait à son grand flemmard de mari et fut très vite confortée dans ses résolutions quand elle constata, à son retour, qu’une fois de plus, ce gros paillard était encore vautré dans son lit et dormait d’un paisible sommeil, alors qu’elle était levée depuis si longtemps !

    Elle se campa donc devant le pied du lit avec la jarre qui contenait le fruit de ses démarches, lourde bien assez :  on lui avait donné tant de lait ce jour là qu’elle en avait assez pour fabriquer un gros fromage ; elle écrasa de l’objet les pieds du dormeur, tout en accompagnant son geste de paroles dont seules sont capables les femmes mariées et courroucées : le verbe haut et fort !

    Les insultes de la belle réveillèrent en sursaut ce « malheureux homme », qui du subir les reproches et les injures sans pouvoir, dans un premier temps, placer un seul mot pour sa défense et les abréger ! Il dut se résoudre à la laisser parler et se plaindre, en espérant que cette scène conjugale ne durerait pas très longtemps !

    Au bout de quelque temps, cependant, après qu’elle ait bien crié, braillé et épanché ses rancœurs, tout le voisinage était au courant de ce qui se passait dans cette maison-là et, voulant l’amadouer, il réussit à placer quelques mots et la remercia de l’avoir tancé et fait prendre conscience de ses vices : il reconnaissait ses torts et son « bon droit », il allait tout faire, désormais, pour s’amender et promit qu’avant peu, il penserait à améliorer leur position sociale et s’établir en tant que commerçant en se mêlant à « quelques pratiques », ce qui lui permettrait de devenir riche en peu de temps et à eux deux, d’être enfin considérés comme un bon ménage!

    -« Bon ménage, doux Jésus, dit la bonne femme, ha, que tu commences bien ! C’est, dit-elle, pour toi de devenir riche, de prendre l’habitude de dormir jusqu’à cette heure au lit, sans, comme tous les bons chrétiens de ce village, aller à la messe du matin ? »

    -« Et bien, dit le Jehan, ceci, c’était le passé : je m’amenderai et je ferai mieux que ce que j’ai fait jusqu’ici ! Et je veux que ma conduite future soit d’une telle rectitude qu’on la citera en exemple de tous les côtés, même chez les meilleurs bourgeois ! »

    -« vraiment, dit-elle : voilà qui est bien dit, mais comme j’aimerais que l’on puisse passer de si belles paroles aux actes ! Aussi, premièrement, lèves-toi, vas te laver les mains et allons dîner, car, moi, je l’ai bien mérité ! »

    -« Par ma foi, reprit-il, je ne veux pas me hâter, car, avant que tu aies bouilli le lait et apprêté le tout, mis la table, je serai levé bien assez tôt, n’ayant pas grand chose à enfiler pour me vêtir ! »

    -« Saint Antoine garde le gros maraud ! Dit-elle, voudrais-tu boire tout le lait en une seule fois : est-ce là le résultat de tes bonnes résolutions ? Et encore qu’avec tout cela, nous n’avons point de pain ! »

    -« Va donc chez le voisin, lui en emprunter une pièce, que nous rendrons demain »

    -« j’aimerais voir ça : « tu  lui rendras »…mais avec quoi, « tu » lui rendras- ? Il vaudrait mieux, par Dieu, que tu penses à envisager autre chose que de toujours emprunter à tout le monde! »

    -« Et à faire quoi ? dit-il »

    -« A faire quoi ?...Tu ne sais pas quoi faire ?... Si tu veux tenir bon ménage, comme tu le dis si bien, et devenir un bon marchand, il faudra bien commencer à faire autrement un jour ! Et, premièrement, le lait, que tu voudrais boire aujourd’hui, nous allons en faire un fromage, lequel nous vendrons et avec l’argent obtenu, nous achèterons de jeunes poussins que nous élèverons pour avoir des gelines (poules).Il faut, dit-elle, commencer par le commencement, car c’est ainsi que les gens deviennent riches : « petit à petit » et avoir leur chance ! »

    -« Par ma foi, ma femme, tu es d’un grand entendement ! Il serait bon, il me semble, de vendre ensuite les gelines et d’acheter une truie ou un porcelet, lequel nous nourrirons avec le petit lait et les restes de fromage : nous pourrions ainsi avoir des porcelets…

    -« « Et plus tard, quand ils seront grands et bien gros, nous pourrions en vendre quelques-uns, avoir de l’argent, acheter une génisse qui pourrait nous faire des veaux, avec lesquels nous pourrions faire grand bénéfice ! »

    -« Et par Dieu, il nous faudrait aussi quelques brebis qui porteraient des agneaux »

    -« …La laine de nos brebis, nous pourrions en faire des draps et des habits pour nous vêtir ! »

    -« Par saint Jean, tu auras une belle robe de la toute meilleure laine qu’il puisse être ! Ha, ma femme, je sens que nous ferons un bon ménage car vous êtes de bons conseils et je suis bien heureux que le bon Dieu m’ait donné pareille femme dans ma pauvreté ! Et je n’échangerais pas cette femme-là contre tout l’or du monde ! »

    -« Ha, dit-elle, il faudra que vous deveniez plus sage que vous ne l’êtes, car les gens seront envieux de nous et raconteront vite des histoires! »

    -« Sur nous ? »

    -« sûrement, car le monde est aujourd’hui mauvais et envieux ! »

    -« Ils le seront d’autant plus que j’achèterai aussi des chevaux et des charrettes !

    -« Il nous faudra aussi penser à acheter une plus grande maison, pour pouvoir y mettre toutes les bêtes que nous aurons…Il faudra aussi penser à engager des serviteurs pour s’en occuper ! »

    -« Par saint Jean, quel beau ménage nous aurons ! Hé, ne penses-tu point que monsieur le maire aura grand dépit et portera ombrage, quand il me verra ainsi, en grand équipage ? Et, par Dieu, je pourrais devenir Echevin* (*le maire de l’époque), qui sait ? »

    -« Echevin, dit-elle : tu voudrais être d’office ? »

    -« Pourquoi non ? Après tout, je ne suis pas plus mal qu’un autre ! Bien habillé, je serai le premier à aller à l’office du dimanche et je m’assoierai au chœur ou au chancel de l’hôtel, comme ils le font ! Ils ne tiennent pas compte des pauvres gens, lesquels les ont pourtant en si grandes considérations ! Moi, je n’oublierai pas les pauvres gens, si je suis élu pour un an ! »

    -« Avant que de penser aux pauvres, il faudra que tu penses à faire le bien à nos parents ! »

    -« Bran, bran de nos parents : fasse qu’ils en aient, des biens ! Et ils auront des miches au lieu de miettes ! »

    -« Ha, dit-elle, si tu es, une fois d’office, tu en verras beaucoup d ébahis et d’étonnés ! »

    -« Par ma foi, il ne se passera pas l’an d’après que je ne doive être maire ! Et je leur ferai de tel pains et de telles soupes ! …Je leur montrerai qui je suis et comment doit se comporter… un maître ! »

    -« Bien sûr, mais il te faudra être plus débonnaire avec les pauvres ignorants »

    -« Par Dieu, je ne leur ferai ce que l’on m’a fait, ni plus, ni moins ! Et je n’aurai par le diable, ni pitié, ni faiblesse ! »

    Et, en disant ceci, l’orgueil qui est en lui lui fait lever le pied et la jambe :

    -il donne un grand coup de pied, comme s’il les tenait déjà en sa subjection ;

    Il soulève ainsi le pot de terre que sa femme tenait (celui-là où était le lait !) et le fait tomber au milieu de la chambre où il se rompt, répandant son contenu sur le sol !...

    Ainsi, celui qui se voyait déjà maire, tenant le monde au dessous sa botte, dut se résoudre à voir ses rêves brisés à cause de son pied !

    Sa femme, constatant les dégâts, se remit crier et à geindre, tordant ses bras et ses mains, s’arrachant les cheveux devant ses rêves ainsi répandus ! Son visage prit une telle expression que notre homme crut sa dernière heure arrivée et qu’il s’enfuit de devant elle, craignant d’être battu !

    Il s’enfuit dans un bois trois jours durant, mangeant nèfles et prunelles, n’osant retourner à l’hôtel, tel un chien mal battu, queue basse, que lorsque la troisième nuit fut venue!

    Dieu sait qu’il ne fut pas excommunié, car sa femme s’était calmée, reconnaissant une partie de ses torts : elle s’était laisser aller à rêver un peu trop et avait ainsi entretenu la folie qui était advenue de ses paroles ;

    -« tu es, dit-il, semblable à cette femme du temps jadis, à qui Dieu donna  trois souhaits, mais à qui rien ne lui vint à profit,… comme il est advenu à notre lait ! »

    Lorsque la femme voulu savoir quelle chose c’était et ce que cette femme du passé avait fait, il lui, répondit que c’était une autre histoire, qu’il lui conterait une autre fois, quand son estomac serait rempli (!!!)…Qu’elle ferait bien d’aller voir chez le voisin, s’il ne lui restait pas « un fond de quelque cruche qui pourrait apaiser cette petite faim qui le tenaillait si fortement! » (à suivre...)

     

     

     

     

     

    January 19

    « Ne pas prendre pourceaux pour connils »

     (Tiré du manuscrit « cent nouvelles nouvelles » de Philippe de Vigneulles…)

    http://dl-3.free.fr/52616e646f6d4956140352dbff0e8390d330b89c177f5ccec19fb91dbdb6cd32/Nepasprendrepourceauxpourconnils.mp3

    Sur le chemin qui conduit de Gorze à l’Abbaye de St Symphorien, « le » Jérôme marchait à pas lents, traînant derrière lui deux pourceaux.

    Il les avait engraissés à grand peine de petit lait et de bouillie de racines, et s’en était allé le matin même à la première heure pour les vendre sur le champ de foire de la bonne ville de Metz, près de la Seille.

    Comme il quittait sa chaumière, sa femme, « la » Guillemette  lui avait formellement interdit de s’en défaire pour moins de trois sous l’un.

    Comme par un fait exprès, les pourceaux abondaient sur le marché et personne n’avaient voulu les acheter à  plus de cinq sous la paire et encore eut-il fallu en plus, payer à boire !!!

    Aussi le Jérôme s’en revenait-il, ce soir là, remorquant avec mélancolie ses bêtes en songeant, non sans amertume aux arguments frappants  dont son épouse allait user et abuser pour le convaincre « qu’il n’avait pas su comment s’y prendre ».

    Sur la même route, en sens contraire, cheminaient non moins tristement, frère Simonnat et frère Abriat, moines de Saint-Pierre aux églises. La détresse régnait alors en ce couvent situé près du beffroi. Les pauvres religieux en étaient réduits à vivre des aumônes que les passants qui frappaient à leur porte  pour demander asile voulaient bien leur laisser.

    Ainsi, le père abbé décida d’envoyer à l’aventure deux de ses fils pour qu’ils s’efforçassent de rapporter quelques dons permettant d’attendre le retour de la guerre du bon seigneur-évêque, qui ne manquerait pas de fêter sa joyeuse entrée en son palais par des largesses au  monastère voisin.

    L’hiver ayant été  rude et les récoltes mauvaises, la misère régnait dans les campagnes et les deux moines quêteurs s’en revenaient, après huit jours de randonnées, besaces vides et têtes basses.

    Ils continuèrent leur chemin en récitant des patenôtres. Arrivés sur les hauteurs du Mont sacré, à un endroit où la route reste droite un moment, le découragement les prit et ils se laissèrent choir, vaincus par la fatigue, la soif et la faim, sur un talus.

     Ils étaient là depuis un moment, à essayer de récupérer quelques forces, quand le Jérôme leur apparut au loin, courbant de plus en plus l’échine et traînant la jambe à mesure qu’il se rapprochait de sa masure, se préparant d’avance à la volée qui n’allait guère tarder à s’abattre sur ses épaules.

    « Par la mère de Dieu, que voilà donc là-bas quelque chose qui ferait bien sur notre table !!! s’écria, avec un soupir d’envie, frère Abriat en apercevant les deux acolytes du marra ut.

    « Qu’est-ce donc ? dit Simonnat, qui avait la vue basse.

    -Deux pourceaux que conduit un homme.

    -Repoussons les tentations, mon frère répondit Simonnat et pour chasser le Malin, récitons un psaume.

    Mon frère, il me vient une idée, dit Simonnat après le troisième verset.

    Ceci-dit, il se dépouilla de son froc, s’en fit une sorte de bonnet, pour cacher sa tonsure, et partit au devant du manant en chantonnant.

    Ainsi affublé, il dit à frère Abriat : « laissez-moi partir devant et ne vous mettez en route que lorsque vous m’aurez vu engager la conversation avec ce bonhomme-là. Et souvenez-vous d’avoir le maintien grave et recueilli, comme il convient aux serviteurs de Dieu.

    A quelques pas de Jérôme, frère Simonnat s’arrête sur place et se prit à l’examiner curieusement, puis soudain l’interrogeant :

    « Ah ! Ça mon ami, est-tu fou de traîner ainsi deux lapins.

    Deux lapins ? Jérôme s’arrête net contemplant l’étrange personnage et son visage exprima s’il se peut, un ahurissement encore plus grand.

    Deux lapins ? reprit-il  - Hé oui, deux lapins n’y vois-tu donc pas clair ?

    Un instant Jérôme croit avoir affaire à un fou, mais l’air de profonde commisération de Simonnat le troublait.

    Enfin Jérôme parla : Ce sont pourtant là deux gros verrats bien gros, même que je les ramène de la foire où j’aurais bien voulu les vendre, ajouta-t-il avec tristesse.

    -Et tu t’en étonnes ! A qui aurais-tu voulu vendre des lapins pour des porcs ! À moins qu’un mauvais plaisant mal intentionné n’ai fait la substitution pendant que tu avais le dos tourné.

    Jérôme ne savait plus que penser : s’il devait rire ou se fâcher.

    -Après tout mon brave, dit le moine, ce n’est pas mon affaire, tu es bien libre de promener ainsi, en laisse, ces connils ! Et il éclata de rire.

    Le Jérôme commençait à douter et se demanda s’il n’avait pas des hallucinations mais un grognement de pourceau lui  remit  les idées en place.

    -Veux-tu rattraper ce que tu as perdu au marché proposa le moine roublard ?

    Je te parie 10 sous d’or que tes bêtes ne sont que des lapins et il agita dans sa main quelques médailles de cuivre que le naïf Jérôme prit pour  de la monnaie courante.

    -« Tope là » dit-il : Si ce sont comme je le crois deux pourceaux, vous me donnerez vos sous d’or. Si ce sont deux lapins comme vous le prétendez, je vous les abandonne.

    Jérôme en lui-même se réjouissait déjà d’un retour triomphant auprès de Guillemette.

    …Mais qui va nous départager ?

    Sur ces mots approchait sur le chemin, frère Abriat marmottant des prières tête baissée, humblement.

    -« Voilà un vénérable ermite dit Simonnat à Jérôme, demandons-lui de juger notre différend.

    Mon père !, mon père !

    Abriat absorbé par ses prières, fit mine de ne pas entendre, puis semblant sortir d’un autre monde, il se fit expliquer ce qu’on voulait de lui et jetant un regard sur les deux pourceaux : « Tout de même, mon pauvre homme dit-il au vilain, tu n’aurais pas eu l’imprudence de jouer pour de l’argent ? »

    -« Mais, saint homme, c’est lui qui en a parlé ! » répondit Jérôme pensant avoir déjà gagné.

    -« Tant mieux pour toi, tu n’auras qu’à lui laisser ces deux méchants lapins. Ton pari ne t’aura pas coûté cher ».

    -« Mais mon bon ermite, ce sont des pourceaux ! »

    -« Des pourceaux ? Tu as bu plus que de raison, mon ami ! Se contenta de répondre Abriat. Et, sur un : « Dieu vous garde mes fils » il reprit sa route en marmonnant.

    Jérôme atterré, restait planté là, au milieu de la route et Simonnat, narquois lui enleva des mains la corde et sur ce, il se mit en marche, entraînant les verrats.

    …On devine l’accueil que fit la Guillemette à son mari.

    Jérôme eut beau raconter son aventure, elle n’y voulut pas croire et les coups de pleuvoir sur le dos du pauvre Jérôme !

    Jérôme raconta son histoire à ses voisins qui reconnurent dans les deux chenapans, les deux frères quêteurs qui le matin même avaient traversé le village.

    Mais, s’attaquer à des gens d’église était chose délicate. Ils ne savaient que trop, par cruelle expérience, que la « justice du seigneur-évêque » n’hésitait guère entre serfs et gens d’église et il fut décidé, d’un commun accord, qu’on ferait silence sur l’incident….

    L’hiver s’acheva, la campagne refleurit. Quand vint la Saint Jean, le monastère dépêcha vers ses tenanciers le père Procureur accompagné de frère Abriat pour toucher dîmes et fermages.

    Le village de Saint-Martin, où habitait Jérôme, étant  le plus important de la région, village de ban, il avait le privilège de posséder  une grange dîmière (où le seigneur percevait la dîme) et la balance abbatiale. Le père Procureur y arriva le matin même de la Saint Jean.

    Sur la place les serfs attendaient depuis tôt le matin et devisaient en se plaignant de la dureté de ces temps de guerre et de celles que leur réservait la vie :

    - « Braves gens dit le père Procureur, je ne vois point là les redevances, ni les chariots dans lesquels vous devez  les conduire ce soir au couvent.

    « C’est que vous avez la vue basse, mon père » dit  le gros Pierre, le plus rusé de la bande, car voici la file des attelages. Et, il montra du doigt, dans un coin de la place, un chariot d’enfant.

    Le père Procureur était un brave homme. Il savait ses serfs  malicieux et, croyant à quelque plaisanterie, il n’insista  pas. Puis, il ouvrit la grange dîmière fit accrocher la balance, s’assit et feuilleta son livre de comptes.

    « Voyons, voyons…Commençons, dit-il. Toi, gros Pierre, tu nous dois deux sacs de blé » 

    -Les voilà ! répondit l’interpellé qui jeta, puisant dans sa poche, quelques grains dans le plateau.

    L’économe, sans sourciller continuait à lire :

    « Jérôme, tu nous dois cinq oies grosses, Boniface, trois porcs de lait » !

    Il s’arrêta et leva les yeux. Il vit les grains dans le plateau et, à terre,  une brochette de cinq  moineaux et trois lapins attachés par les pattes.

    Le frère économe était patient mais sa patience avait des limites et il laissa sa fureur éclater !

    Alors, « Gros Pierre » interpella frère Abriat qui cherchait à fuir le débat, sentant que celui-ci suivait « un mauvais chemin pour l’intégrité de sa carcasse » !

    « N’est ce point vous, mon frère, qui naguère jugeâtes pourceaux être  connils ? Connils à ce compte sans pourceaux ; oisillons, oies ; et grains épars, sacs pesants.

    Le père Procureur, qui ne comprenait rien à ce discours, continuait de tempêter, menaçant de sévir et d’aller quérir, sur le champ, les soldats du Seigneur-évêque.

    Les serfs, eux, commençaient à sérieusement s’inquiéter et pensaient en eux-mêmes que l’aventure allait-sans doute- mal finir.

    Mais, le frère Abriat avait un air si… « Embarrassé » que le père Procureur lui demanda « quelques explications »….

    C’est ici que s’arrête cette histoire, à la page déchirée du manuscrit d’où est tirée cette fable. Comment s’est terminée cette histoire ? Nul ne le sait. Qu’il me soit ici, cependant, permis d’hasarder cette hypothèse :

    Le litige dut aller jusqu’au Tribunal du Seigneur-évêque de la bonne ville de Mets et, c’est de la sentence rendue que doit dater ce curieux usage, relaté dans une charte des archives départementales, selon laquelle, le jour de la St Jean, le Seigneur-évêque de Metz, fait remettre à l’abbé de St Pierre aux églises, par un de ces hommes d’armes ,un lapin sur un plat d’argent, pour le faire-sans doute-se souvenir de ne point trop exploiter ses serfs. Reste aujourd’hui cette expression, toute messine, qui a donné une expression bien française que l’on pourrait croire destinée à nos prétendants politiques d’aujourd’hui : ne pas prendre, en restant poli, les gens pour ce qu’ils ne sont pas ! Ils ne sont pas tous …connils ?

     

     

     

     

    December 13

    Le chat noir….

    (Psst!....Essaie de suivre la musique en lisant le texte!Tu verras, c'est beaucoup plus intéressant! Si tu es intéressé par une vidéo de meilleure qualité, tu cliques sur ce lien, mais c'est assez long à télécharger...Bonne journée:

    http://dl-3.free.fr/52616e646f6d4956f6f1151006ddcbd5edd2c5dfc58b4174dfde7e53dc3c201d/Lechatnoirpixellisé2.wmv

     

    Nous étions en hiver, au plus froid du mois de décembre.

    C'était jour de marché à Boulange, le gros bourg au bord de la vallée de la Fensch. Le froid piquait cruellement.

    Après avoir fait rapidement quelques emplettes, les commères des environs, venues se raconter les dernières nouvelles des villages voisins, s'étaient réfugiées à l'auberge " le chat noir ", autour d'une boisson revigorante.

    Leurs maris et les enfants les avaient précédées.
    Le café était bondé ;

    Le cafetier était si occupé qu'il ne s'était pas aperçu que son chat, un gros matou noir, se frottait contre des jambes des clients en ronronnant, quêtant effrontément une caresse ou une gourmandise. Il glissait de table en table, vers un endroit où la conversation était particulièrement animée. L'un des clients appela le tenancier qui s'approcha, trébucha sur son chat, vacilla, retrouva miraculeusement l'équilibre et lui marcha malencontreusement sur la patte...., furieux,  il houspilla le malheureux animal qui partit comme une flèche!

    Assis à une table voisine,… un étranger avait observé toute la scène.

    Il était attablé avec deux Bassompierrois qui semblaient bien le connaître.

    Il s'adressa au cafetier :
    -« Pourquoi ne te débarrasses-tu pas de ce maudit matou ? Les chats noirs portent malheur, tu ne le sais pas ? »
    Avant que le cafetier, surpris, ne puisse répondre, l'un des deux hommes chuchota :
    -« Tais-toi, malheureux ! On voit bien que tu n'es pas d'ici ! Tu ne sais pas ce qu'on raconte dans le pays ? »
    Devant l'air intéressé de son ami, et surtout parce qu’un silence avait soudain envahi le café,… il reprit, en élevant la voix, (car il était tout fier d'être devenu le centre d'attraction des consommateurs) :
    -« Quand j'étais petit, ma grand-mère me racontait beaucoup d'histoires…. Il y en a une qui m'a particulièrement marqué et dont j’ai souvenance encore aujourd'hui » :
    Cela se passait à Algrange, son village natal.

    A l'écart de cette bourgade s'élevait une grande masure dont la grange avait brûlé quelques années plus tôt. Les herbes folles avaient envahi les ruines…. Personne n'osait s'en approcher, à part « l’Ambroisie », sa propriétaire : une vieille femme étrange, très étrange, qui y vivait seule.

    Elle s'habillait pour le moins bizarrement : elle aimait porter une très longue jupe ample qui balayait le sol, un étroit corsage aux manches usées par les années, des vêtements aux couleurs voyantes, je dirais même…flamboyantes.

    Il se disait qu’auparavant, elle avait été très belle !
    Elle jetait sur ses épaules un vieux châle gris rapiécé de toutes parts. Ses cheveux flottaient sur ses épaules, longs, crépus, d'un noir d'ébène. Sous son front haut, parcheminé de fines rides, s'ouvraient deux grands yeux verts bordés de longs cils noirs épais et recourbés. Son long nez étroit, cassé, séparait deux pommettes haut placées. Ses lèvres, étroites et sèches, surmontaient un menton pointu….

    Etrange « Ambroisie », les amis !

    Etranges aussi ses faits et gestes !...

    Ecoutez donc un peu :
    -On la voyait sortir, les soirs de pleine lune, à la tombée de la nuit….

    Elle traversait le village en catimini et prenait la direction de la forêt….sans jamais dire à quiconque où elle allait et ce qu’elle allait faire !

    A plusieurs reprises, des jeunes gens, curieux et courageux, avaient tenté de la suivre,… mais sans aucun succès. Elle réussissait toujours à égarer la plupart des curieux  au détour de quelque sentier! Même le plus malins n’y arrivaient pas :

    Chaque fois, en arrivant à une clairière, elle leur avait faussé compagnie, et avait disparu sans laisser de trace. Alors, plutôt que de la suivre, ils l’avaient précédé et la guettaient, mais…

    Malgré leur attente tenace, aucun des guetteurs ne l'avait jamais vu rentrer de ses escapades nocturnes.

    Et pourtant, au petit matin, elle était rentrée chez elle, et on la voyait qui déposait devant sa porte une écuelle de lait en appelant tous les chats errants des environs.
    Quand ils avaient fini de laper leur lait, ils s'asseyaient en rond, en se pourléchant les babines et Ambroisie s'installait au milieu d'eux….

    Alors s'élevait un concert de ronronnements, de miaulements, de cris inhabituels.

    -Ils se parlaient pour sûr ! »

    L'étranger l'interrompit :
    -« De toute façon, je n'y crois pas à tes sornettes. Toutes les vieilles bonnes femmes s'occupent de chats qui leur tiennent compagnie. Et elles leur parlent, sinon elles deviennent folles de ne jamais parler à personne.

    …Des contes à dormir debout, que tu nous dis là ! »
    L'autre, contrarié, reprit :
    -« Tu ne me crois pas ? Eh bien écoute celle-là ! Elle est aussi sur l’Ambroisie !...et il vida son verre cul-sec !
    Tandis qu'il se désaltérait, le brouhaha avait repris dans la salle :

    On commentant cette histoire « incroyable ! »,… chacun y allait de son anecdote « inouïe ! »….

    …Mais tous se turent quand la voix du conteur s'éleva de nouveau :

     « J'adorais ma grand-mère, c'était une cuisinière hors pair ! D’ailleurs, rien qu’en y pensant, j'ai encore sur la langue… le goût de ses pâtisseries ! »
    -« un jour que j'étais chez elle, « le Jean », un grand paysan baraqué, -une vraie armoire à glace ! - est arrivé en compagnie de mon grand-père. Il était rude, un peu bourru, mais il savait bien raconter les histoires.
    Les deux hommes revenaient des champs, et comme « le Jean » l'avait aidé à couper son foin, mon grand-père l'avait invité à boire un verre…. Je finissais mon gâteau quand j'ai entendu dans leur conversation le nom « d'Ambroisie » :
    -« Grand-père, c'est qui, « l'Ambroisie » dont vous parlez ? »
    Mon aïeul a fait celui qui n'avait pas entendu, et il a continué à discuter avec son ami…. Mais « le Jean » fit un clin d’œil à mon grand-père et me pris sur ses genoux :
    -« Ecoute, petit ! « L'Ambroisie », c'est une femme étrange, …très étrange… On raconte de « drôles de choses » sur son compte.
    …Il y a quelques années, on voyait souvent, à la tombée de la nuit, un gros chat noir qui se promenait dans les rues du village.

    C'était une grosse boule de poils noirs avec des yeux vert éclatant.

    Si on essayait de l'attraper, il se sauvait rapidement et disparaissait avec agilité.

    …Pendant la journée, on ne l'apercevait jamais.

    Il avançait sans bruit et, parfois, entrait dans une étable….

    Les paysans entendaient alors leurs vaches meugler, mais ils n'arrivaient pas à entrer voir ce qu’y s’y passait, car toutes les portes étaient comme bloquées de l’intérieur ...

    Au bout d'un moment, le calme revenait et les portes se débloquaient et restaient grandes ouvertes ;

    les vaches ruminaient tranquillement comme si rien ne s'était passé.

    Le lendemain, cependant, elles ne donnaient pas de lait. Et les paysans se lamentaient :
    -« Ce maudit chat noir a encore fait des siennes ! Comment allons-nous pouvoir manger, maintenant ? Plus de lait, plus d'argent ! Plus d'argent, plus de pain ! Si seulement nous arrivions à l'attraper ! Mais il est malin, cet animal ! Il nous glisse entre les doigts avec autant d'agilité qu'une vipère. »

    « Sans me vanter », a continué le Jean en regardant mes grands parents,

     « Je suis un excellent tireur : j'ai remporté plusieurs concours régionaux de tirs en tout genre. Et pourtant cette sale bestiolee avait souvent tété toutes mes bêtes, laissant mes meilleures laitières sèches comme des taureaux !
    -J'ai donc ramassé un gros caillou et je me suis mis à l'affût près de l'étable….

    Quand le chat est sorti, j'ai lancé ma caillasse…, et, au milieu des ovations de mes camarades,… j'ai atteint ma cible !...

    Le chat a miaulé horriblement, et il est parti d'un pas incertain, en boitant, mais cependant assez vite : je l'avais atteint à la patte de derrière, la patte droite, je m'en souviens bien ! C'est comme si cela c'était passé hier !

    Il s'était éloigné vers la forêt…

    Quelques heures plus tard, à la nuit tombée, je discutais de tout et de rien avec l'épicier qui rentrait chez lui après avoir réglé quelques affaires à son magasin.

    La lune brillait tellement fort qu'on aurait pu lire le journal, alors qu’il était déjà près de neuf heure du soir.

    …Et qui vois-je sortir de la forêt, toute boitante et cahotante ?
    -« l'Ambroisie, ai-je demandé ? »
    -« oui « l’Ambroisie » elle-même, mon garçon !

    -Voilà un petit gars qui a l’air vif et malin, n'est-ce pas, Vincent ? » Dit « le Jean » en s'adressant à mon grand-père.

    « Elle avait de la peine à marcher cette vieille sorcière ! Sa jambe droite semblait toute raide, et elle s'appuyait sur un bâton.
    Le lendemain matin, alors que « le Maintz » revenait de sa promenade matinale, il a vu l'Ambroisie qui déménageait « à la cloche de bois », entassant tous ses vieux meubles sur une vieille charrette qu’elle avait empruntée à un voisin….
    Etrange coïncidence : à partir de ce jour, quand l’Ambroisie fut partie, nul ne revit plus jamais le gros chat noir !... »
    J'ai fini, songeur, le gâteau qui était resté dans ma main, sans que je sois tenté à un seul moment de le finir  pendant toute la durée de l'histoire du Jean.

    « Tu vois que je ne te raconte pas de blagues », s'exclama en riant le conteur tapant sur l'épaule de « l'étranger ». D'ailleurs, si tu viens un jour à Algrange, on te racontera encore bien des histoires au sujet d'Ambroisie, et on te soutiendra « mordicus » qu'elle vit encore !
    -« Jeune homme, il ne faut jamais critiquer les chats parce qu’ils sont noirs ! A l’intérieur de leur carapace, peut-être se cache-il une âme, comme celle des êtres humains, sait-on jamais ?....semblable à celle qui habite les gens qui souffrent de l’indifférence ou de la méchanceté des autres, des « à priori » ou des idées toutes faites que l’on peur avoir soi-même sur le sens de la vie ?…. Aubergiste, j'ai soif ! Sers nous donc encore une dernière tournée ! »

    Les commentaires avaient repris de plus belle dans le café.

    C'est qu'on en connaît des histoires de sorcières dans la région !... Et chacun voulait apporter son témoignage !
    Tout le monde se tu à nouveau quand l'étranger se leva, sans plus mot dire… paya son écot en jetant quelques pièces sur la table… et s'éloigna avec une grâce…toute… féline !

    …Il leur sembla soudain étrange,… très étrange, …, cet étranger,… avec ses yeux verts…étincelants !
    …Le chat du cafetier,

    Ronronnant sur le seuil,

    L’a suivi… longuement,… de son regard énigmatique,…

    Jusqu’à ce qu'il ait disparu à jamais…

    Absorbé par la foule….

     

     

     

     

     

    November 16

    L’anneau de Saint Arnould…

    L’anneau de Saint Arnould…(contes de la Mutte)

     

    Un joli matin de mai où le muguet embaumait les bois un cavalier suivait au pas tranquille de sa monture la route qui conduisait alors de Mettis, (comme on appelait Metz à cette époque) à Montigny tantôt par la forêt tantôt à travers champs.

    Quoiqu'il fût sans escorte et que rien dans son apparence extérieure n'attirât l'attention, ce devait être cependant quelque haut dignitaire jouissant d’une très grande popularité à en juger par les nombreuses marques de respect et d'affection qu'il recueiIlait sur son passage.

    Du plus loin qu'ils l'avaient reconnu, paysans travaillant dans la campagne, charbonniers ou bûcherons, allants et venants sur le chemin, tous accouraient vers lui, un tel sollicitant une faveur, tel autre implorant un appui ou demandant justice et certains parfois même pour le seul plaisir d'aller lui parler.

    D'une amabilité charmante à l'égard de ceux-ci, avec une patience et une bienveillance également admirables vis-à-vis des autres, le cavalier obligé d'arrêter constamment son cheval, écoutait toutes les réclamations et toutes les doléances. Il consolait, apaisait, encourageait, promettait, et, on le savait, d'avance que chacune de ses promesses serait tenue scrupuleusement.

    Mais c'est surtout avec les pauvres que sa bonté ne connaissait plus de limites :

    A un vieux mendiant qui lui tendait suppliant une espèce de couvre-chef sans forme ni couleur, il fit une généreuse aumône et après s'être informé avec intérêt de ses plus pressants besoins, il lui dit comme à son ami le plus cher :

    «  Il y aura grande fête demain en la cité royale de Mettis, grand festin et réjouissances. C'est le mariage de mon fils et je veux, quand une joie m'arrive, que chacun sans exception, y prenne sa large part. Viens donc demain dîner au palais. »

    Et sans tenir compte de la confusion du pauvre homme qui ne savait comment s'excuser et remercier, il poursuivit sa route, renouvelant la même offrande et la même invitation à ceux des miséreux qu'il rencontrait.

    Ce personnage si bienfaisant et si aimé n’était autre que le célèbre Arnould, Arnulf, comme on disait à l’époque, maire du palais d'Austrasie sous Clotaire Il, aussi remarquable par son habile et fine politique, son talent d’administrateur et son génie militaire, que par sa charité inépuisable et ses éminentes vertus, qui lui ont valu d'être placé au rang des saints.

    -Né en 582 au château de Layum (aujourd'hui Lay-Saint-Christophe près de Nancy), d'une famille franque illustre par sa noblesse et sa fortune, il fit de brillantes études et révéla de bonne heure des capacités extraordinaires, comme les rares mérites, qui le désignèrent tout naturellement malgré sa jeunesse, pour être chargé de l'intendance du palais et du gouvernement de six provinces,

    Son consentement, toutefois, fut fort difficile à obtenir, car il avait toujours été attiré vers la vie monastique et il venait précisément de décider avec Romaric son dévoué ami, d'aller s'enfermer ensemble dans l'abbaye de Lérins, objet de tous leurs vœux.

    Cédant enfin aux sollicitations les plus pressantes du roi Lothaire, de toute la cour el de son propre entourage, il fit en cette circonstance un immense sacrifice, mais, homme de devoir avant tout, une fois le pas franchi, il se donna complètement aux graves obligations qu'il acceptait de remplir, comme celle de seconder et former le fils aîné de ce premier : Dagobert (qui allait devenir le célèbre « roi Dagobert »1er) à la gestion du Royaume d’Austrasie ;

    Sa prodigieuse activité lui permit de suffire seul à des travaux, qui avaient exigé jusqu'alors, le concours de six fonctionnaires.

    De plus, pour complaire aussi à sa famille, il épousa Doda, fille du comte de Boulogne, absolument son égale sous tous les rapports : mêmes goûts, même foi ardente, même élévation d'idées et de sentiments et qui sut être son intelligente auxiliaire dans toutes les œuvres charitables instituées par lui et auxquelles il consacrait la majeure partie de ses revenus.

    Cependant, malgré le souci des affaires, malgré le labeur incessant qui l’absorbait,

    Arnould n'avait point oublié l'ancien projet si cher à sa jeunesse et il n'attendait qu'une occasion favorable pour abdiquer en faveur de tel autre qu'il jugeait plus digne et' suivre enfin librement la voie où il se sentait appelé.

    . Or, ce jour approchait, le jour bienheureux après lequel, croyait-il, il ne serait plus utile à aucune cause ni nécessaire à aucune affection :

    -Clodulphe, l'aîné de ses fils, n’était-il pas déjà prêtre*?  (*il allait devenir le futur « saint Cloud »)

    -Anchise**, (**Ansegisel), son second, allait s'unir à Begga, fille de Pépin de Landen que, dans sa pensée, il choisissait précisément pour le remplacer dans sa charge, allait être, par cette union, à la tête d’une fortune considérable et de terres immenses ;

    Doda elle-même, son admirable compagne, désirait aussi quitter le monde pour se retirer dans un cloître….

    C'était donc à la veille de renoncer à tout, qu'il s'acheminait une dernière fois en cette matinée printanière, vers la plus importante de ses maisons de campagne située au-delà de Montigny, dans le but de dire adieu à de fidèles serviteurs et à des lieux familiers pleins de doux souvenirs. Le soleil indiquait midi quand il atteignit la propriété, vaste construction entourée de portiques d'architecture romane, en bois poli avec soin et orné de sculptures qui ne manquaient point d'élégance. Des bâtiments d'exploitation agricole, des haras, des étables, des bergeries et des granges se massaient derrière le corps de logis principal avec les maisonnettes des cultivateurs et des serfs, formant une espèce de village à la lisière d'une de ces splendides forêts mutilées depuis par la civilisation et dont, aujourd’hui encore nous admirons les restes.

    Son arrivée inattendue provoqua l'enthousiasme de tout ce petit peuple. On l'entoura aussitôt, on lui fit fête, on couvrit de baisers le bas de sa tunique, ce fut un concert de louanges et de bénédictions.

    Il passa là des heures délicieuses, caressant les braves bêtes nées sur ses terres, regardant d'un air attendri les arbres en fleurs, la nature resplendissante, puis, toujours avec son expression de tranquillité sereine, il revint dans sa bonne ville de Mettis.

    Après le repas fort simple, pris suivant la coutume en compagnie des siens, il sortit de nouveau visiter les malades qu'il soignait de ses propres mains, aussi compatissant aux misères de l'âme qu'aux souffrances du corps.

    Sa tournée faite, il traversait un des ponts jetés sur la Moselle et séduit par la beauté de la nuit, par l'éclat des eaux que les rayons de la lune moiraient d'argent, il s'accouda rêveur sur le parapet du pont.

    « A ce moment, rapportent ses biographes, la pensée des jugements de Dieu, sujet de ses méditations fréquentes, se présenta à son esprit plus vivement encore que d'habitude. Il se rappela les fautes de sa vie, comme ce goût immodéré du pouvoir qui l’avait opposé à la reine Brunehaut, dont il reconnaissait les qualités sur le tard, avec une amertume plus grande car dans son excès d'humilité, il exagérait ses imperfections et malgré les bonnes œuvres dont ses journées étaient pleines, il craignait de s'abuser sur son propre compte. » 

    « - Non, s’écria-t-il avec un accent de douleur, non, je ne me croirai purifié de mes péchés, que lorsque j'aurai retrouvé cet anneau! »

     En même temps il jetait la bague qu'il portait au doigt dans le courant rapide et profond. Ni la légèreté, ni la présomption ne lui dictaient ces paroles : Il voulait seulement en posant cette condition en apparence impossible, s'adonner de plus en plus à la contrition et à la pénitence comme pour dire : « Non; jamais sur la terre je ne pourrai acquérir la certitude de mon pardon! Il faut donc que je vive en  conséquence. »

     Mais Dieu prenant son discours à la lettre, accomplit son souhait comme on le verra par la suite et lui procura de la sorte, une précieuse assurance de son amitié.

    Le lendemain eut lieu en grand appareil pour se conformer à l'usage, la cérémonie des noces, mariage duquel devait naître Pépin d'Héristal, bisaïeul de Charlemagne.

    On vit arriver à Mettis avec leur suite d'hommes et de chevaux, tous les seigneurs des provinces septentrionales de la Gaule, les chefs patriarcaux des vieilles tribus franques, les ducs des Baïwares et des Thuringiens, curieuse assemblée où la civilisation et la barbarie s'offraient côte à côte à différents degrés.

    Il y avait là des nobles Gaulois polis et insinuants, des nobles Francs orgueilleux et brusques et de vrais sauvages tout habillés de fourrures, aussi rudes de manières que d'aspect.

    Le banquet nuptial fut splendide et des plus animés. Les tables étaient couvertes de plats d'or et d'argent ciselés, le vin et la bière coulaient à flots dans des coupes ornées de pierreries ou dans les cornes de buffles dont les Germains se servaient pour boire. On entendait retentir dans les vastes salles du palais, les « santés ! » et les défis que se portaient les buveurs, les bruyants souhaits de bonheur adressés aux jeunes époux, des acclamations, des éclats de rire sonores, des chants même qui conservaient toute leur allure guerrière.

    Mais au milieu de ces nombreux convives et de tout ce tapage, dans le cours du festin où il n'avait fait qu'apparaître, on eut en vain cherché Arnould à la table d'honneur que présidait le roi Dagobert le premier.

    Il se trouvait maintenant dans la salle voisine, tout heureux d'y recevoir la foule des pauvres qu'il avait aussi conviés, leur lavant lui-même leurs pieds poudreux, pansant leurs plaies, échangeant leurs loques sordides pour des vêtements neufs, puis, après les avoir installés à leur place, se faisant un devoir de les servir, toujours scrupuleux observateur des préceptes si touchants de l'Evangile relatifs à la charité qu'il nous faut avoir les uns pour les autres…

    Huit jours plus tard, la pieuse Doda prenait le voile dans un monastère de Trêves et son époux,

    Se dépêchant de régler toutes ses affaires allait de son côté s'ensevelir dans la solitude choisie,

    Lorsque la mort de « Pappolus » évêque de Mettis, vint encore une fois mettre obstacle à son désir.

    Comme à l'époque de sa première élection, il n'y eut qu'une même voix parmi les Messins, pour demander que cet homme supérieur, d'une si incontestable vertu, succédât, quoique laïque, au vénérable défunt.

     Le choix était si heureux, que le roi Lothaire lui-même malgré la crainte de perdre cet intendant modèle, n'osa point s'y opposer et pria seulement le nouvel élu de conserver ses anciennes fonctions avec celles de l'épiscopat.

    Arnould  eut beau protester plus que jamais de son indignité, supplier en grâce de ne point l'accabler de ce surcroît de responsabilité doublement écrasante, toute la population resta sourde à ses excuses, insensible à ses larmes.

    On le força d'entrer dans les Ordres et de recevoir le bâton pastoral.

    Menant dés lors une vie encore plus parfaite, partout où il y avait du bien à faire, on était certain de le rencontrer, car son zèle, sa sollicitude, ses libéralités envers les malheureux augmentaient en proportion des multiples devoirs qui lui incombaient ; aussi, sa popularité grandissait à tel point que de tous côtés on venait en foule s'adresser à lui, dans les cas plus divers et les plus terribles épreuves.

    Favorisé du don des miracles, il opéra d'extraordinaires guérisons et on cite notamment bon nombre de possédées délivrées par ses prières à Saint-Etienne de Remiremont où il aimait à venir parfois se reposer dans une maison qui lui appartenait. Sa villa de Dogneville ou Dodiniaca, en souvenir sans doute de Doda son épouse, était aussi un de ses séjours favoris, lorsque excédé de fatigue intellectuelle et physique, il lui fallait plus souvent qu'il n'aurait voulu se dérober à ses immenses travaux, pour retremper ses forces dans le calme et la paix des champs.

    Mais ces vacances obligatoires, si espacées qu'elles fussent, finirent par alarmer l'extrême délicatesse de sa conscience. Il craignait de porter ainsi préjudice au troupeau dont il était le pasteur, et pour la troisième fois il songea sérieusement à une retraite définitive.

    Informé de son intention, le roi entra dans une colère épouvantable, résolu à tout sacrifier pour le retenir envers et contre tous.

    Prières, promesses, menaces restèrent alors sans effet.

    Le saint évêque, devenu désormais inébranlable, ne se laissa plus fléchir par personne !

    Ce fut quelques jours avant son départ, que se passa le fait curieux qui a immortalisé l'anneau jeté jadis par lui dans la Moselle.

    Quoique ce fait ait pris l’aspect d'une légende, il n'en reste pas moins parfaitement historique. Paul Diacre l'a recueilli d'après la volonté et sous la dictée même de Charlemagne.

    D’ailleurs le respect que l'Eglise de Metz a toujours témoigné à l'anneau de saint Arnould, confirme suffisamment cette tradition.

    …Donc, un soir, le cuisinier de l'évêché préparant un poisson pour le dîner de son maître, fut grandement surpris de trouver dans le corps de la bête, une bague en or, dont le chaton formé d'une pierre d'agate, représentait gravées trois pommes de pin : une grosse et deux petites.

    Il s'empressa de porter sa trouvaille au vénérable prélat qui reconnut aussitôt « son » anneau « et fut transporté d'une sainte joie. Il admira la conduite de la Providence et rendit grâce à la miséricorde du Seigneur ».

    Enfin, il remit son évêché de Metz entre les mains d'un autre lui-même, saint Goëric, fondateur de la ColIégiale de Saint-Pierre, autour de laquelIe s'est formée la ville d'Epinal, et bénissant en un dernier adieu tout son peuple en larmes, plongé dans une désolation qui devenait un deuil public;

    il s'en alla retrouver Romaric son ami fidèle, dans les déserts du Saint Mont, où il recueillit et soigna les lépreux pendant plusieurs années.

    II se retira ensuite dans un lieu voisin plus sauvage encore, sur une montagne qu'on appelait Ecrimont Horemberg, aujourd'hui Morthomme et en 647 après une carrière des mieux remplies et la vie la plus édifiante, il s'endormit pieusement le 17 août « dans la paix du Seigneur ».

    On l'inhuma tout d’abord dans l'église du Saint Mont.

    Quelques mois après, saint Goëric son successeur vint en grande pompe chercher ses restes pour les transporter dans son ancienne ville épiscopale, Métis, à « l'église des Douze Apôtres » fondée vers le milieu du IV ème siècle par saint Patient et qui prit dés lors le nom de « Saint Arnould », ainsi que l'abbaye dont elle faisait partie. (Nombre de miracles*** et de guérisons ayant eu lieu lors du passage de la procession, Arnould fut déclaré « saint »par acclamation de la foule émerveillée !)(*** "Lors d'une halte, la provision de cervoise se trouva épuisée. Il n’y en avait plus qu'un reste au fond d'un vase. Ni vivres, ni rafraîchissements pour restaurer une si grande multitude. Le Duc Nothon, chef du cortège, adjura le bienheureux Arnould de pourvoir à la subsistance de son monde. Et la petite provision de cervoise de se multiplier miraculeusement. On parvint sans peine à désaltérer tout le monde, et ce soir là et le lendemain." Depuis ce jour, Saint Arnould est considéré comme le patron des brasseurs Lorrains.)

    Rien n'est plus bizarre, que les obligations imposées au Moyen-âge aux bouchers de Metz envers « l'abbaye de Saint Arnould. » (Située à l’origine sous les bâtiments actuels de l’hôpital « Bon secours »)

    Dans la semaine où l’on fête saint Denis, ils devaient porter à l'abbé deux bottes et demi d'aulx et ils recevaient en échange, sept gros pains de sept livres et demi, dix-huit miches d'une livre, sept pots et une pinte du meilleur vin de leur choix et un copieux déjeuner. Le 4 février ils apportaient leurs offrandes en grande pompe ainsi qu’un « gâteau » à l'abbaye.

    Le maître des bouchers le tenait à la main et le dernier des novices de l’abbaye devait, à la course, le percer de son doigt ou le casser de sa main.

    S'il réussissait, le maître des bouchers lui donnait douze sous, ou bien, un ­coup de pied « aux fesses » si le gâteau restait entier.

    Ce gâteau était ensuite mangé arrosé d'amples libations au son des cloches du couvent. ­

    L'église de l'abbaye ornée de colonnes de marbre et de granit, passait pour la plus belle et la plus riche basilique des Gaules. On y vénéra les reIiques de saint Arnould, renfermées dans une châsse d'argent, jusqu'en 1552 époque des guerres contre Charles-Quint. Le duc de Guise chargé en ce temps-là de la défense de Metz, crut devoir abattre le monastère et la superbe église, mais fit transporter solennellement la châsse précieuse au couvent des Dominicains.

    Puis la Révolution française jeta aux quatre vents du ciel les reliques de saint Arnould.

    Quand à l'anneau célèbre, conservé dans le trésor de la Cathédrale de Metz, chaque année, le 17 août, les chanoines le portaient en procession à la nouvelle abbaye de Saint Arnould, que l’on avait transporté, comme on disait alors « en les murs »(à l’intérieur des remparts), en une place où est situé aujourd’hui « le mess des officiers »,près du Palais de justice de la ville.

    Le prieur le recevait à la porte de l'église et après l'avoir encensé il le plaçait sur l'autel attaché à un missel. Pendant l'office, les religieux imprimaient cet anneau sur des bagues de cire qu'ils distribuaient ensuite aux fidèles.

     En 1793, il fut déposé à l'Hôtel de la Monnaie, à Metz, avec divers vases sacrés. Un des officiers, put, en le rachetant, le sauver de la destruction. Mais plus tard il le céda à un certain M. Lalouette, duquel enfin Monsieur l'abbé Simon l'obtint en 1819. Sans perdre de temps, M. Simon fit constater l'authenticité de cette précieuse relique, notamment par M. Valentin et par Dom Millet. Le premier, en sa qualité de grand marguillier de la Cathédrale avait eu cet anneau sous sa garde et le second, comme prêtre sacristain s'en était servi pour faire des empreintes de cire.

    « Des procès-verbaux de toutes ces circonstances ont été dressés et enfin, M. l'abbé Simon remit l'anneau avec toutes ces pièces et certificats, entre les mains de Monseigneur Dupont des Loges, l’évêque de Metz de l’époque, pour être conservé dans le Trésor de la Cathédrale, lieu où on peut encire l’admirer aujourd’hui, comme moi j’ai pu l’admirer du temps de mon enfance. »

     

     

    October 31

    Les petits hommes bleus…(contes de la Mutte)

    Pssst!Essaies d'écouter et de suivre la musique quand tu lis.....télécharge la à :

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    Les petits hommes bleus…

     

    Nicolas, que les gens appelaient « le Colas » décida de se prendre cinq minutes, pour souffler !

    Il venait juste de finir le tour de ses meules à charbon terminer de régler leurs feux, car colas faisait métier de charbonnier et, bien qu'originaire du pays messin, il avait décidé de faire ce "métier de bougnat", bien nécessaire, car en ce temps, si on avait trouvé du fer sous terre, on ne savait pas encore qu’il y avait aussi du charbon !

    Il se dirigea vers son humble demeure : une hutte de terre où l’attendait un lit fait de simples feuilles sèches et d’un oreiller de foin.

    C’était tout ce qui lui restait, au pauvre Colas, depuis, depuis…. Lui-même ne se rappelait plus exactement !

    Il prit sa vieille pipe en merisier la bourra, s’assit sur un fagot et prit dans le creux de sa main calleuse un charbon ardent pour l’allumer et il se mit à fumer, l’air rêveur...

    …comme dans une lointaine vision, il voyait défiler ce qu’avait été sa vie passée :

    Vie d’abord simple d’un paysan habitué aux travaux pénibles, à la nourriture frugale, aux jours qui se succédaient invariablement suivant le rythme des saisons, monotones :

    -nourrir la basse-cour le matin,

    -faire sortir « la blanche » et « la noiraude » au pré après la traite du matin,

    -puis atteler son cheval et partir s’occuper de ses champs alors que le soleil venait juste de poindre timidement ses rayons à travers la brume du matin.

    Il serrait alors contre son corps le sac de jute qui contenait le casse-croûte de la journée : un grand morceau de pain, sec le plus souvent, entre les tranches duquel « la jeanne », sa femme, avait glissé une ou deux tranches de ce jambon qu’elle faisait fumer avec les saucisses dans l’immense cheminée de la ferme. Elle n’avait pas oublié de mettre non plus, la petite fiole de mirabelles, celle qui réchauffait autant le cœur que le corps !

    « La Jeanne », c’était le bon temps, il se rappelait : il l’avait rencontrée au bal, où il jouait du violon le samedi soir !

    Parce que c’était alors son grand rêve, sa passion : pouvoir devenir un vrai musicien ! Rien que d’y penser encore aujourd’hui, cela le remuait encore jusqu’aux tréfonds de son être : il aimait la musique à la folie, non pas la musique des savants, celle que l’on jouait dans les salons ou à l’église, mais celle, vive, alerte et sans prétention

    Qui lui faisait sortir son violon les jours de fêtes, de noces, et de veillées, faisait bondir les couples enlacés des danseurs

    Et amenaient aux yeux des anciens l’attendrissement de leur jeunesse envolée,

    Faisait parler les « langues bien pendues » des marieuses !

    Tout jeune, le Colas avait suivi avec ferveur les leçons d’un vieux romanichel violoniste qui avait su reconnaître en lui le « don », celui qui l’avait rendu si célèbre à vingt lieux à la ronde !

    Juché sur ce qui lui servait de tréteau d’orchestre, nul ne savait mieux que lui, marteler à la mesure de son sabot et dodeliner de la tête, faire danser et rire les couples joyeux, tandis que de sa bonne voix sympathique, vibrante comme celle d’un italien, il annonçait les danses et les figures du « quadrille. »

    On s’amusait bien alors : les violoneux et les danseurs !

     C’était là, au cours d’une de ces soirées, qu’il l’avait rencontrée, « sa » Jeanne, petite fille alors timide et rosissante à l’envie !

    C’était le bon temps, quoi, c’était avant !

    Avant que des parisiens prétentieux et pédants, guindés et poseurs aient raillé, ravalé le Colas au rang « d’artiste primitif » et préconisé le progrès, la musique nouvelle !

    Piqués dans leur « amour propre », les « péquenauds » ne voulant pas passer pour des arriérés, avaient alors fait venir à grand prix des musiciens étrangers qui jouaient des airs célèbres et en vogue dans les cafés-concerts des bars de la capitale.

    Le pauvre Colas, violoneux délaissé, avait peu à peu été mis à l’écart ;

    Pour étouffer son chagrin et sa rancœur, il travaillait depuis même les dimanches, comme tous les jours de la semaine, afin de pouvoir nourrir et suffire à l’entretien de sa nombreuse famille…

    ….ayant secoué les cendres de sa pipe dont les dernières volutes de fumée venaient de s’envoler avec ses derniers rêves, le charbonnier se leva pour aller se coucher, se reposer des fatigues de sa journée bien remplie, quand il aperçut, groupés autour de lui, une vingtaine de petits êtres étranges et bizarres : leur visage, leur corps était tout bleu, et ils portaient sur la tête un grand bonnet blanc, sauf l’un d’entre eux, qui paraissait être le chef, dont le bonnet était rouge !

    Surpris, il regardait, ne sachant que penser, lorsque, de tous côtés, ces petits inconnus lui lancèrent : « bonsoir, Colas, bonsoir ! », avec des voix si tendres que le vieil homme en fut tout ému et leur répondit aussitôt de sa voix franche et sonore : « bonsoir les enfants ! »

    Et tous se précipitèrent et vinrent serrer leurs petites menottes dans la main large et noire de notre colas encore surpris de voir autour de lui cette marmaille aux vêtements si étranges, aux sabots si mignons, aux capuchons en forme de bonnets.

    « Ce sont les peutones des bois » pensait-il.

    « C’est bizarre, les anciens disaient qu’ils étaient rouges de peau, et ceux là sont bleus, mais toujours aussi fantasques. Ils sont très drôles, surtout celui qui semble être leur chef, avec sa grande barbe blanche ! »

    Colas se taisait.

    Celui qui était leur chef implora : « bon Colas, s’il te plait, ne nous chasse pas, je t’en prie ! »

    Etonné et vexé par cette apostrophe, notre Colas répondit aussi sec :

     « Colas n’a jamais chassé ni repoussé personne : vous êtes les bienvenus, mes amis, d’où que vous veniez, peu m’importe !

     Avez-vous froid ? Chauffez-vous au feu de mes meules.

    Avez-vous faim ? Sous la cendre, il doit bien rester quelques pommes de terre qui cuisent et j’ai un sac de fruits qui est pendu aux solives de ma hutte.

    Avez-vous sommeil ? Je vais de ce pas chercher des feuilles et vous faire un bon lit, meilleur que celui d’un roi !

    Parlez-moi et dites moi ce que vous voulez ! »

    Le petit bonhomme au bonnet rouge lui répondit :

     «  Ce que nous voudrions, bon colas, c’est danser au son de ton violon ! »

    -« comment ?, dit le charbonnier interloqué ? Je n’ai pas bien entendu... Parlez plus fort et sans crainte ! »

    Et la bande se mit à répéter en cœur :

     - « nous voudrions, bon colas, danser au son de ton violon. »

    La demande était imprévue, mais toucha le vieil homme tout au fond de son cœur, et le vieil artiste était tout flatté :

    -tant de gens qui aimaient encore sa musique ?! On l’avait tant délaissé et dédaigné ces derniers temps, qu’il se sentait presque honteux de ce pénible souvenir. 

    Ainsi, il n’était pas oublié de tout le monde, on l’aimait et on le désirait encore ! Sang bleu, il se sentait réconforté, comme ragaillardi et rajeuni. Il se dressa, tout fier et dit :

    J’aurais bien voulu et de grand cœur, vous faire danser comme on ne danse plus aujourd’hui, mais, hélas, je n’ai plus de violon, ayant vendu le mien, pour faire vivre ma famille !

    Il finissait à peine de parler que le petit homme au bonnet rouge lui tendit un violon tout neuf et brillant dont l’âme était en vrai diamant, et l’archet garni de nacre blanche.

    Colas s’empara de l’instrument, le caressa, en gratta les cordes : il n’avait jamais entendu un son aussi léger et aussi profond à la fois :

    Il le pressa tendrement sur son cœur, avant que de l’appuyer entre son épaule et sa joue et il lui sembla qu’il sentait les lèvres de sa jeanne contre son cou : quelle sensation agréable ! Celle qu’on ressent en retrouvant un ami, retrouvé après une trop longue absence !

    Il fit jouer l’archet sur les cordes : les accords étaient parfaits.

    Sa voix retentit comme une fanfare éclatante :

    « En place pour le quadrille ! »…

    …le quadrille terminé, d’autres danses se succédèrent, bruyantes et ardentes, toute la nuit : notre bon colas avait oublié sa fatigue et aussitôt qu’une danse était finie, une autre commençait.

    Au milieu des rires et des cris heureux de ses danseurs, colas produisait une musique qui faisait s’envoler la bande des petits hommes bleus, qui, le jarret aussi fort que l’acier, sautaient et criaient de plus en plus fort de toutes leurs forces : « merci Colas, merci, Colas, merciiii…. Encore Colas, encore Colas , encoore !

    On dansa le « rondiot », cette vieille danse lorraine, et pendant que les nains tournaient en se tenant main dans la main, autour de la meule de charbon en flammes, notre violoneux de colas se mit à chanter à pleine voix un vieux lied en patois, qui racontait l’histoire du roi Sinoli, sorte de mélopée berceuse aux paroles naïves dont le refrain était répété plusieurs fois par les danseurs.

    « Encore Colas, encore ! » redisaient les petits hommes insatiables…

    Jusqu’au jour, sans trêves ni repos, les danses s’enchaînèrent, les rondes déroulèrent leurs bacchanales farandoles.

     Aux premières lueurs argentées de l’aube, les petits hommes s’empressèrent autour de Colas, le remercièrent et l’embrassèrent.

    Le dernier qui s’approcha, fut le petit bonhomme au bonnet rouge, qui lui dit :

     « Adieu, Colas, garde le violon : il est pour toi, pour quand tu te sentiras trop triste ; joues en si tu es seul et tes soucis disparaîtront, en te rappelant ces bons moments ! …quand tu renverseras, tout à l’heure ta meule de charbon, creuse au milieu, et tu trouveras un trésor que nous te donnons. »

    Ceci dit, il disparut avec ses congénères derrière un taillis, les fourrés et les halliers de la forêt.

    -« Tiens, déjà le jour, pensa Colas, comme le temps passe vite ! C’est bizarre, mais jamais je ne me suis senti aussi fringant, alerte et dispos, malgré ma nuit de danses et de chansons. »

    Après avoir accroché le violon dans sa hutte, le charbonnier qu’il était redevenu, se mit courageusement à l’ouvrage et commença à culbuter sa meule de charbon.

    Au trésor promis, il ne pensait guère et, méthodiquement, soigneusement, sans se presser, il écarta les charbons, les rangea, et les mit à refroidir.

    Quand la meule fut complètement débarrassée, colas, par acquit de conscience, donna un coup de pioche au milieu des cendres et, tout tremblant, découvrit une cassette pleine d’or, avec, sur le couvercle, des mots tracés au charbon :

    « A notre Colas, don des peutones à leur ami le violoneux »

    Colas est devenu très riche, car tant qu’il creusa, il trouva du charbon et n’eut plus de soucis pour le faire !

    Et puis, on sait qu’à la campagne les pauvres se contentent de peu, alors, pensez, quand on possède tout un trésor !

    Il s’est fait construire une grande maison, tient toujours son cœur bien ouvert pour ses amis et ouvre largement sa bourse pour les malheureux !

    Où est sa maison ?

    Au bord de la forêt, et si parfois les gens  s’étonnent et  lui demandent :

     «  Pourquoi construire si loin de son village ? »,

     Il répond, d’une voix grave : « comme je joue tous les soirs du violon, je crains d’importuner les gens avec ma musique ! »

    Mais, entre nous, moi je sais pourquoi il a vraiment envie de vivre près du bois :

    -c’est parce qu’à la nuit tombante, le vieux Colas prend son violon et joue devant sa porte de vieux airs du pays de Moselle dont personne ne se souvient plus, si ce n’est la forêt, parce que quand les notes, les airs de danse et de chansons sont transportées par le vent vers le sous bois, la forêt semble reprendre comme le refrain d’une vieille chanson : on dit que c’est l’écho qui répond, mais moi je sais que ce sont ses amis « les peutones », que les petits enfants connaissent bien en Moselle, mais, comme ils n’ont jamais su leurs noms, ils les appellent « les schtroumpfs ! »

     

     

     

    October 24

    Le bon roi Dagobert : Contes de la Mutte

    Le bon roi Dagobert

     

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    Autrefois, dans le « Pays-Haut », vivait, aux environs d’un village qu’on appelle aujourd’hui Hayange (mais qui n’était alors qu’ « Haingas », une vallée campagnarde bordée de vallons couverts d’immenses forêts), un vieux forgeron et qui était très pauvre et vivait misérablement avec ses trois fils au lieu-dit de « la Rodolphe ».

    Dans ce coin de terre, on trouvait d’anciennes forges qui fonctionnaient avec de gros soufflets.

    Ils faisaient un bruit épouvantable quand ils crachaient sur les flammes pour les attiser et faire rougir le métal qui servait à renforcer les socs de charrue, les cerceaux qui entouraient les tonneaux destinés à recevoir les diverses denrées qui partiraient vers les pays lointains, et surtout réparer les outils dont on se servait!

    Le « pays » était mal vu, car il se disait que ses habitants avaient un pacte avec le diable ou les enfers, que les gerbes d’étincelles qui sortaient des gueules béantes d’immenses cheminées et éclairaient le ciel dès la nuit venue, n’étaient que le feu craché par des dragons, descendants du Graoully autrefois capturé par saint Clément, en 290, dans les arènes de la bonne ville de Mettis, et condamnés, pour l’éternité, à cracher leur haleine fétide vers le ciel de la prison où ils avaient été enfermés !

    La réalité était, bien sûr, fort différente : si les hommes étaient noirs ou jaunes, c’était parce qu’ils étaient couverts de poussière mêlée de sueur, et non parce qu’ils étaient des diables, et si leurs yeux étaient rouges, c’est parce qu’ils travaillaient durement, tôt levés, pour se rendre à la mine, afin d’y recueillir, dans les roches du sous-sol, les particules de ce  précieux métal : le fer, si utile aux forgerons !

    Après la matinée passée à creuser, il leur fallait transporter leur récolte vers les immenses fours destinés à faire « rendre » à la pierre sa précieuse cargaison, puis à faire prendre formes aux « serpents » jaunes et rouges qui jaillissaient du four béant !

    Tout ce travail demandait beaucoup de bras, car il fallait, en plus, penser à sa pitance de tous les jours, et donc travailler la terre !

    On trouvait donc, dans cette région, outre les religieux de l’abbaye sainte Clossinde (propriétaires des terres), des paysans, des laboureurs, mais aussi beaucoup de bûcherons, débardeurs, scieurs de long, charpentiers, menuisiers, cordiers-spécialistes de la conception des cordages (car, sans cordes, on ne pouvait rien faire !),bâtisseurs de fours !

    Il y avait donc une grande effervescence, tant dans la vallée que sur les monts qui l’entourait, et cela faisait peur aux populations d’alentour, qui n’osaient pas trop visiter les lieux et entretenaient les rumeurs et les bruits sur les habitants du lieu : ainsi, on disait que ces hommes se nourrissaient de la chair de leurs jeunes enfants, qu’ils la faisaient cuisiner et conserver dans de l’eau salée, pour s’en nourrir enfin, l’hiver venu !

    Là encore, il s’agissait d’une légende, s’il y avait beaucoup de mortalité dans la descendance de ces gens, c’était parce que les enfants étaient mis, dès leur plus jeune âge, cinq, six ans, à contribution : c’était souvent eux qui descendaient extraire le minerai, dans des puits tout juste assez grands pour leur laisser le passage, à eux, les petits pas trop gros !

    C’étaient eux qui étaient souvent écrasés dans les éboulements, c’étaient eux qui étaient victimes de cette maladie causée par la poussière qui envahissait leurs poumons !

    Donc, en ce temps là, la vie était dure pour tout le monde et les enfants rêvaient d’échapper à leur destin, comme les trois fils du vieux forgeron !

    Le plus jeune de ces garçons, prénommé Dagobert, comme le vice-roi du pays, était un peu simplet et fou-fou : il occupait tout son temps à mener « à la pâture » la vache de la famille !

    Il partait le matin, quand les autres partaient à leur dur labeur, et menait celle qu’il appelait « la noiraude »paître le long des chemins, s’amusait à regarder les oiseaux voler, ne dédaignait pas, à l’occasion, de dénicher dans leurs nids, afin de rapporter quelques œufs destinés à améliorer l’ordinaire ou essayait d’attraper, à la main, en les caressant sous le ventre, quelques truites dans la petite rivière qui courait au fond de la vallée ! Il aurait bien voulu aussi pouvoir ramener quelques lapins dont il avait découvert le terrier, mais cela était interdit et réservé au comte dont dépendait le « pagus » (pays, canton), et toute infraction aurait pu le mener devant « la justice », avec toutes les conséquences qu’elle entraînait pour des « hommes libres » : la potence !

    Parce qu’il n’avait pas de vêtements à sa taille, sa mère lui avait confectionné une petite culotte qu’il portait lorsqu’il sortait de la maison. Le soir, quand il arrivait de son « travail », il l’enlevait et s’amusait à jouer dans la cendre, devant le poêle. Il semblait fou, ce gamin !

    Il s’en revenait le soir, à la maison, pour s’entendre reprocher son manque de courage par ses frères et « le père » qui lui promettait bien de le mettre à l’ouvrage, dans le puits, dès l’année prochaine, sitôt carême passé !

    Un soir que ses frères étaient fort énervés, parce que la journée n’avait pas été bonne, qu’une galerie s’était, une fois de plus, écroulée, et qu’ils avaient passé une bonne partie de la journée à en réparer les dégâts, sans en retirer un seul bénéfice, il fut méchamment rabroué, d’autant plus que l’aîné venait de s’apercevoir qu’un des soufflets de la forge avait un gros trou, ce qui était du à l’usure !

    « Et bien, nous voilà dans de beaux draps », dit le vieux !

    L’aîné, qui s’appelait Giselbert, proposa son père de le tirer de l’embarras : « père, dit-il, et si j’allais gagner ma vie en dehors d’ici ? Cela nous permettrait d’avoir de cette monnaie que l’on frappe du côté de Verdun et nous permettrait de remplacer ce vieux soufflet, qui n’en peut plus de souffler en forge la semaine, à l’église le dimanche, pour faire fonctionner l’orgue de la paroisse ! Je pourrais en accumuler un peu et vous le faire parvenir ? »

    « Ton plan est intéressant, dit le père ! »

    La mère lui prépara donc un sac de ces petites galettes lorraines d’alors, faites avec diverses farines tirées de grains d’orge, d’avoine, de seigle et de blé, sac qu’il emporte avec lui et part à l’aventure, du côté de « Mets », puisque c’est comme cela qu’on appelait alors la grande cité messine !

    (-Alors, jeunes Messins, vous saurez, lorsque vous entendrez des étrangers parler de « Mets », qu’ils utilisent un langage moyenâgeux, qui n’a plus cours au jour d’aujourd’hui, rappelez-leur que nous sommes au vingt et unième siècle, et pas en l’an 623, date de cette histoire !)

    Ce jeune-homme marche toute la journée, puis encore une journée, et arrive déjà- car la voie « Brunehaut »qui mène de « Theodonis villa »(Thionville) à la grande cité est en fort bon état-, « devant les ponts » de l’enceinte messine.

    Comme il est fort tard, le pont-levis est levé : il doit donc se résoudre à passer la nuit dans une auberge « hors les murs », du côté du « Pontiffroy ».

    Il demande à l’aubergiste un abri pour la nuit.

    L’aubergiste accepte.

    « Cependant, lui dit le jeune garçon, je n’ai pas d’argent pour payer ni le gîte, ni le couvert, aussi, je me contenterai de manger mes galettes et de dormir par terre :

    Cela ira mieux quand j’aurais trouvé du travail, demain, en cité messine !

    L’aubergiste, savait que le vice-roi était en ville, assistait, en cette journée d’avril, à un office religieux solennel donné en la cathédrale et que pour cela on avait interdit « aux étrangers, aux mendiants et aux chiens » l’accès de la cité, pour des raisons évidentes de sécurité : si Dagobert était en ces lieux, c’était parce qu’il avait alors à régler l’épineux problème que lui posait le duc saxon « Aighina », qui, malgré son serment d’allégeance à Clotaire II, s’avérait très remuant et faisait preuve d’ambitions sans rapport avec sa qualité de vassal du roi de « Francie »( c’est ainsi que s’appelait alors le royaume des Francs !).

    Le maire du palais : « Pépin de Landen », et l’évêque : « Arnoul » avaient donc fait ordonner --qu’on ne laisse passer quiconque tant « que les problèmes ne seraient pas réglés »,

    -mais que l’on dédommage les marchands et les étrangers en leur remettant la somme de cinq triens d’or. Notre garçon passe donc la nuit à l’auberge, et se réveille en pleine forme le lendemain ; il s’enquiert auprès de l’aubergiste de l’heure à laquelle on ouvrira les portes, et l’aubergiste lui conte les directives qui ont été données par les « grands » de la cité,

    Et l’alternative devant laquelle il sera confronté :

    -soit rebrousser chemin avec la somme officielle promise,

    - soit prendre son mal en patience, payer son hébergement, en attendant que les choses et la situation se décantent !

    Bien entendu, notre jeune-homme a vite fait de faire son choix, contraint et forcé : il accepte la somme et reprend le chemin de son village.

    Deux jours plus tard, il arrive, avec la somme en poche, raconte l’aventure à son père et à ses frères : aussitôt, le deuxième frère, qui s’appelait Otton, décide, lui aussi d’aller tenter sa chance, et de faire fructifier, en la doublant, la somme perçue.

    Il suit le même trajet, couche à la même auberge, l’hôtelier lui donne la même somme d’argent, et il revient, tout heureux, à la maison !

    Ce qui décide le plus jeune, Dagobert, à tenter sa chance, lui aussi !

    « Moi aussi, dit-il, je veux partir à l’aventure, mais moi, je ne rebrousserais pas mon chemin pour une aussi petite somme ! »

    Ces paroles firent bien rire toute la famille, sauf « la mère », qui objecta : « que veux-tu faire tout seul, sur de si grands chemins ? Il ne pourrait que t’arriver des malheurs et tu te ferais maltraiter ! »

    « Ah, fi », dit le vieux père, « il saura bien se défendre, effronté et polisson comme il est, il ne se laissera pas faire ! »

    Le plus jeune fils partit donc, avec ses petites culottes et son sac de galettes.

     Il arriva bientôt au même hôtel que celui où avaient séjourné ses frères.

    En l’apercevant, l’hôtelier eut des doutes : il avait déjà vu cette tête là quelque part ! …Mais oui, bien sûr, c’était un frère de ceux qu’il avait précédemment accueilli !

    « As-tu des parents, demande –t-il à l’enfant ? »

    « Sûr ! Vous avez reçu chez vous mes deux frères, mais moi je vous avertis : je ne rentrerai pas chez moi avec une somme aussi ridicule, car je veux être riche !

    J’ai des galettes, mais je les garde pour moi demain :

    Donnez-moi à souper ce soir,

    Demain, vous me ferez déjeuner,

    Puis je continuerai ma route et je mangerai mes galettes en chemin !

    L’hôtelier, qui a peur que le gamin ne lui cause des ennuis, lui sert un bon repas et lui offre le gîte après le couvert, pensant que la nuit porterait conseil au jeune homme.

    Le lendemain, il lui renouvelle son offre : cinq triens d’or et rebrousser chemin !

    « Non, dit le jeune-homme : je ne reviendrai certainement pas sur mes pas pour une somme aussi ridicule ! »

    « Eh bien, tu peux t’attendre alors à avoir des difficultés en ville, mon garçon ! »

    « Soyez sans craintes, il ne m’arrivera rien ! Tout ira très bien ! »

    Avant de partir, l’aubergiste lui fait cadeau d’une petite boîte dans laquelle se trouvent des poils de cette graine issue du rosier sauvage, que l’on appelle aujourd’hui l’aubépine :

    « Peux-tu deviner ce qu’il y a dedans, demande-t-il au jeune garçon ? »

    « Je ne sais pas tout, répondis celui-ci »

    « Dedans, il y a un poil magique : si tu le passes sous ton nez et que tu formules un vœu, celui-ci sera exaucé !

    -Tu peux ainsi devenir beau,

    -riche,

    - intelligent,

    -tout ce que tu peux désirer, en somme ! »

    Le jeune frère empoche la boîte et se met en route.

    Il traverse le pont, celui où il fait si froid en hiver, mais, soudain, un doute le traverse :

    « Et s’il n’y avait rien dans la boîte ? »

    Il se passe la boîte sous le nez, et fait vœu de devenir intelligent :

    Instantanément, il se sent transformé : le nez lui pique l’esprit!

    « Halte là ! Qui va là ? », somme le garde de service au jeune frère !

    « Je m’appelle Dagobert, et je cherche du travail en cette belle cité »

    « Mouais, et que portes-tu là, dans les poches de tes culottes, qui lui fait si grosse bosse ? »

    « C’est une boîte, qu’on m’a donné, pour que tous mes vœux soient exaucés.. »

    « Montre-moi ça, que je voye de moi-même ! »

    Le jeune frère tend la boîte au garde, qui la lui prend, l’ouvre, et regarde dedans, renifle la chose, et devient rouge cramoisi, lâche l’objet qui choit aux pieds du garçon, lequel s’empresse de ramasser son bien et s’enfuit en courant se cacher dans la foule qui sort tout juste de l’office du matin !

    Le garde, vous pensez bien lui court après, rattrape le garçon !

    Ne pas respecter « édit comtal » vaut « royale justice », or, justement, le vice-roi, qui avait décidé de réformer les institutions, et de faire de cette partie du royaume franc :  « l’Austrasie », le « laboratoire » des transformations qu’il entendait appliquer en matière de justice, voulait rendre celle-ci lui-même, afin d’avoir l’idée la plus juste possible de la manière dont il fallait procéder !

    Tout ceci pour vous dire que notre gamin se retrouve donc, dès le lendemain matin, réveillé aux aurores, ayant tout juste eu le temps d’enfiler ses culottes, en ce frais mois d’avril, devant Dagobert, fils de Clotaire II, roi d’Austrasie, vice-roi de Francie, et …souverain juge unique du tribunal, seul qualifié à résoudre « les cas réservés » !

    « Tu n’avais pas le droit de rentrer ici, dans cette cité, c’est chez le roi ! »

    Le garçon « fou-fou », qui n’a pas réalisé la gravité de la situation, ni le rang de celui devant lequel il est traduit, répond avec un brin d’insolence :

    « Ca m’est égal, d’être chez le roi ou ailleurs, ce que  je veux, moi, c’est travailler ! »

    « Et tu sais faire quoi, comme travail? », lui demande le monarque, qui retrouvait sous l’insolence et la naïveté du garçon bien des traits de son caractère  

    « Chez moi, je menais la vache à la pâture ! »

    « Mais c’est très bien, cela ! Moi j’ai un troupeau de trente vaches et trois bœufs, et deux toros : ça te dirait d’essayer de les mener ? Tu t’appelles comment, déjà ? »

    « Dagobert, messire ! »

    « Et tu as des ambitions, dans la vie ? »… « Tu voudrais faire quoi ? »…

    Le garçonnet commençait à réaliser à qui il avait affaire, et il était devenu, à présent, fort intimidé !

    Comme il ne savait pas trop quoi répondre, il répondit :

    « Ben, comme vous : roi ! »

    « Et bien, c’est un marché conclu : tu deviendras roi de mes troupeaux, « roi Dagobert » !

    -« En tout cas, un drôle de roi, qui a mis ses culottes à l’envers, marmonna l’évêque « Eligius » qui siégeait à ses côtés, et qu’on connaît plus , aujourd’hui sous le nom, de « saint Eloi ! »

    La nouvelle a vite fait le tour de la cour, est parvenue au bon peuple messin, qui n’a pas trop compris, pourquoi « le roi Dagobert » avait mis sa culotte à l’envers, lui, l’homme sage, le premier qui avait su reconnaître les mérites et le sens de l’état, l’action de rénovation qui avait habité Brunehaut, celui qui était, plus que Clovis lui-même, le premier véritable fédérateur de la nation des Francs, la Francie, ce pays qui allait donner la France !……Ils ont longtemps raconté à leurs rejetons cette histoire qui allait donner une chanson un peu plus tard, écrite sur un air de danse ( la Fanfare du cerf) peu avant la révolution française, chanson qui raillait le roi Louis XVI et ses rapports avec Marie-Antoinette et un autre chapitre fut rajouté sous Napoléon le troisième, pour lui reprocher ses rêves de grandeur !Mais ces chansons là n’étaient pas écrites par et pour des enfants…Au contraire des paroles de celle d’aujourd’hui,  connues aujourd’hui de tous les petits français, enfin…Presque tous !

    Quant à Dagobert, le « roi des troupeaux royaux », il est passé à la postérité pour une culotte mal portée et était devenu fort riche, quand, quelques années plus tard il rentra chez lui, sur le plateau lorrain, ayant su rendre grasses et belles les bêtes royales, il avait été « royalement récompensé » !

    Avec cet argent qu’il avait gagné sans trop d’efforts, il acheta bien plus qu’un nouveau soufflet et se rendit bientôt maître de presque toute la contrée !

    Plus tard, un de ses descendants, un certain « Wendel », détruisit, la forge de « la Rodolphe » ou plutôt ce qui en restait, pour s’y faire construire un château, qui sera fini de construire en 1720, puis rénové dans le style du XVIIIème siècle par un certain monsieur « Humbert de Wendel » !

    Aujourd’hui, certains de ses descendants s’appellent « Antoine Sellières », l’ex « patron des patrons » et  « Françoise de Panafieu » ! Il parait qu’il y a même un cardinal dans cette famille qui, à défaut de roses, a mis un point d’honneur à ne jamais perdre le nord, ni ses revenus !Il sont partis vers Paris, Marseille ; leurs sous sont dans des coffres-forts suisses…

    …Ils ont depuis longtemps oublié, ceux là, qu’ils sont originaires de Lorraine et descendants d’un gardien de troupeau !

    Ils n’ont retenu que le mot « roi », croquent de bons morceaux…. Et se moquent bien du reste !